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Papusza : Poétesse Tzigane

09 Juin

L’extrait ci-dessous (traduit du Romani) a été écrit par une poétesse tsigane pendant le génocide nazi, au sud de la Pologne d’avant-guerre. La douleur se mélange à la beauté de la nature dans un ravissement de sons et de couleurs. Rouge et blanc, les couleurs du drapeau polonais, mais rouge couleur du sang.

Les trois derniers vers sont très émouvants : On y voit la symbiose avec la terre des ancêtres d’un peuple sans cesse repoussé mais on sent aussi un élan patriotique qui nous rappelle que les notions de propriété et de nation sont des aberrations de nos sociétés accaparatrices.

Titre original Phuv miri me som ćhaj tiri (Ma terre, je suis ta fille)

O terre, O forêt,
Je suis votre fille.
Bercée au son des arbres, rythmée au bruit du sol.
La rivière me transforme telle une mélodie
dans une chanson tzigane.
Je rejoins les montagnes,
dressées haut dans le ciel,
J’ai mis ma plus belle jupe,
cousue avec des fleurs,
et j’exalte, avec toutes mes forces,
cette terre polonaise, rouge et blanche !

Mais terre, tu es en larmes !
criblée par la douleur.
Mais terre, ton rêve pleure !
tel un petit tsigane
venant naître sur ta mousse.
O terre, pardonne moi de t’avoir blessé
par mes chansons amères,
par la souffrance tsigane.
Faisons de nous deux un seul corps,
après tout, quand je mourrai, tu m’accueilleras !

Terre noire de la forêt,
sur toi j’ai grandi,
dans ta mousse je suis née.
Au milieu de toutes ces créatures,
qui ne cherchaient qu’à mordre
mon jeune corps.
O terre, tu prends dans ton sommeil,
mes larmes et mes chansons,
O terre, tu absorbes ma tristesse et mes joies.
Terre, je crois en toi, profondément.
Je peux mourir pour toi.
Personne ne pourra t’arracher de moi
et je ne te donnerai à personne.

L’auteur de ce poème a été reniée par les siens et discriminée par les autres. Son histoire illustre la brutalité et la bêtise de nos civilisations du progrès. Pour mieux la présenter, je me réfère à la communication de Jean-Yves Potel au colloque « Tsiganes, nomades, un malentendu européen » (Paris 6 – 9 octobre 2011).

Wajs

Bronislawa Wajs (1908-1987) surnommée Papusza est née en Pologne dans une famille tsigane appartenant au groupe des Polska Roma. Elle a été la première tsigane dont les poèmes en romani ont été publiés et traduits en polonais, sous le régime communiste au début des années 1950. C’est son œuvre originale et forte qui l’a rendue célèbre mais cela n’a pas plu à sa communauté. Certains l’on accusée d’avoir révélé les coutumes et les secrets de leur vie. Elle a été fustigée par son clan et rejetée. Elle a cessé d’écrire et est morte abandonnée à la misère et au silence.

Longtemps, on n’a retenu d’elle que cette tragédie, pourtant, cette femme extraordinaire nous apprend beaucoup plus, à travers ses textes, sur sa vie et sur la beauté de ses sentiments (voir ce petit clip qui donne un aperçu).

Papusza signifie poupée, lalka en polonais, c’est le petit nom que sa mère lui donnait.

Selon la légende : Enfant d’une tribu illettrée et nomade, Papusza a appris à lire et à écrire en cachette ; quand on la surprenait en train de lire elle était battue et ses livres brûlés. Amoureuse d’un beau garçon au regard de feu, elle a été contrariée et mariée de force, à l’âge de 15 ans, avec un vieil homme, Dionis Wajs, un harpiste. Malheureuse, elle s’est mise à chanter sa mélancolie. Après la guerre, elle a croisé par hasard Jerzy Ficowski, un poète communiste qui, comprenant ce qu’il pouvait tirer de ses chants, en a fait une activiste de la sédentarisation prônée par le régime, ce qui a mis les anciens en colère. Elle a été jugée par un tribunal interne et bannie. Isolée, lâchée par Ficowski, elle a cessé d’écrire et est morte, sacrifiée.

La réalité est un peu moins tragique que la légende, comme j’essaye de l’exposer ci-dessous, mais l’histoire vraie de Papusza conforte néanmoins l’idée d’un monde tsigane fermé qui ne parvient pas à entrer en communication avec la société qui l’entoure depuis des siècles, sinon en bannissant celui, et surtout celle, qui tenterait de s’y insérer.
Papusza, une fille de la forêt, née au début du siècle à une date et en un lieu incertain (1908 ou 1910 à Lublin ou à Plonsk). Elle ne savait pas trop. Elle a retenu, pour ses déclarations administratives, le 17 août 1908 et elle a laissé le récit suivant de sa naissance : « Je suis une fille de la forêt. Une Tsigane née sous la broussaille. Je suis venue au monde dans un campement à la lisière des bois, du côté de Płońsk, non loin de Varsovie. On m’a porté de la forêt jusqu’à l’église du village. Maman me l’a raconté. »
Ses parents étaient des tsiganes itinérants venant de Galicie. Elle a grandi en Volhynie sur les bords du Niemen (dans l’actuelle Ukraine). Après la mort de son père déporté en Sibérie quand elle avait 4 ou 5 ans, sa mère s’est remariée avec un Wajs. Papusza a toujours été une enfant à part, une originale, qui ne passait pas inaperçue.
Elle raconte que, quand elle n’avait que 14 ou 15 ans : « J’approchais une maison, un homme est sorti en courant. Il a ouvert sa bouche, large comme une porte d’étable, et s’est mis à hurler : Sale Tsigane ! Voleuse ! Racaille ! Une sorcière, voilà ce que tu es ! Je vous passerais volontiers la corde au cou, à vous, diablesses noires ! Immobile, pétrifiée, je l’écoutais sans mot dire. Au bout d’un moment, une sensation étrange m’a saisie, m’entourant d’un silence épais, où sa voix ne me parvenait plus. Quand j’ai retrouvé mes esprits, le type me regardait toujours, mais il avait cessé de hurler. Il était confus, et j’ai vu le trouble dans ses yeux, comme s’il voulait me demander pardon. Mais je ne pouvais pas parler, j’étais comme muette. Quand je suis parti, il ne m’a pas lâchée du regard. »
Dès son enfance, elle s’était distinguée par le chant : « J’aimais danser, chanter. J’étais une enfant très joyeuse. J’étais une chanteuse du Niemen. » Papusza se distinguait par son charisme naturel, son talent et son intelligence, ce qui suscitait, dès son enfance, une certaine jalousie.
En plus, elle savait lire et écrire. À l’époque, très rares étaient les enfants tsiganes qui savaient bien le polonais : « J’ai appris à lire des journaux et des livres, et je lisais beaucoup. J’ai appris à écrire aussi. Mais je gribouillais car je ne faisais pas assez d’exercices. » Plus loin, elle avoue : « Certains étaient méchants avec moi, parce que je savais lire et que je gagnais bien ma vie, ils racontaient de vilaines choses dans mon dos. Moi, pour les agacer, je lisais encore plus, et j’allais dire la bonne aventure. » Enfin, et c’est peut-être l’origine d’une hostilité ressentie très tôt, elle a rompu son mariage. On sait l’importance de ce passage pour une femme tsigane. Elle raconte : « À quatorze ans, j’étais dchajory, pas laide et même avenante. Je veillais à ce que ma tenue soit toujours modeste et propre. Les gens ont fini par comprendre que mon instruction me profitait, et je suis devenue très populaire. Tout le monde parlait de moi, enfants et adultes. Quand j’ai eu mes quinze ans, on m’a demandée en mariage. Les Tsiganes ont coutume de marier leurs filles très tôt. À l’époque, je gagnais ma vie mieux qu’une vieille Tsigane. Or chez nous, ce qui compte vraiment, c’est de savoir bien gagner sa vie. » Ce premier mari demeure mystérieux, nous savons qu’il était plus âgé qu’elle et très brutal. Les circonstances de leur rupture ne sont pas claires mais, ce qui est sûr, c’est qu’elle a été enlevée à l’âge de 26 ans par son beau-père, le frère du mari de sa mère, Dionis Wajs, un homme de 42 ans, musicien à la tête d’un orchestre itinérant.
Les paroles dans la tête, Papusza a développé son art dans la famille Wajs, leur ensemble musical se produisait avec trois harpes sur les bateaux ou dans les tavernes. Elle chantait et improvisait de longs poèmes à la manière des tsiganes polonais d’autrefois. Cette tradition a disparu aujourd’hui. Tout en chantant, ils étaient capables d’improviser de longs poèmes, comprenant parfois des dialogues. C’étaient des chants à thèmes sociaux (sur la pauvreté, notamment) ou exprimant la nostalgie de tsiganes emprisonnés et se languissant de leur famille. C’était aussi une manière de raconter la vie de tous les jours et ses petits soucis.
Mais les chants de Papusza sont différents (d’après le témoignage de Ficowski) par ses thèmes et par la richesse de ses métaphores, sa précision poétique, les couleurs des images et des mots. Ils deviennent poésie. Ils transcendent un naturalisme spontané, pour atteindre la puissance des grands textes. En français, nous n’avons toutefois qu’une idée approximative de son style, aucune traduction satisfaisante n’ayant encore été publiée.
Outre Jerzy Ficowski, dont la sensibilité poétique n’est pas contestable, on peut citer le jugement d’autres poètes contemporains, tels Julian Tuwim qui lui a dit son émerveillement : « Le poème que vous m’avez dédié est d’une beauté exceptionnelle. Il m’est impossible de décrire la joie que vos paroles, fraîches et passionnées, m’ont apportée » ; ou encore celui de Wieslawa Szymborska (prix Nobel de littérature, 1996), qui écrivait, en 1956 : « Nous avons entre les mains des fruits mûrs, nous devons maintenant découvrir de quelle espèce d’arbre ils sont tombés, sa hauteur, l’ampleur de ses branches, la forme de ses feuilles. »
Elle exprime une appartenance, caractéristique des Polska Roma, au vaste espace nord de la Pologne qu’elle a parcouru. « Ma terre, je suis ta fille », crie-t-elle en évoquant cet enracinement : « Sur toi j’ai grandi, dans ta mousse je suis née. » Ce qui la conduit vers un sentiment patriotique « pour le pays polonais, ma rouge et blanche ».
Dans ses « épopées », Papusza aborde la guerre à trois reprises. Elle évoque notamment des massacres de tsiganes par les nazis et les nationalistes ukrainiens, massacres auxquels elle a échappé de justesse. En 1943, son campement s’était installé près de Wlodzimierz, la principale ville de Volhynie, près de l’actuelle frontière polonaise. Alors qu’ils jouaient dans une taverne, un soldat allemand, lui-même tsigane semble-t-il, les avertit à la dernière minute. La majorité de sa famille est tuée (environ une centaine de personnes, estime-t-on). Son texte poétique intitulé « Les larmes de sang » (Ratvale jasva, en romani) est une des rares œuvres littéraires tsiganes sur l’extermination contemporaine des faits. Elle témoigne de leur mort d’épuisement et de faim, cachés dans les bois, pourchassés par les Allemands. Ils partagent leur sort avec des enfants juifs qui ont perdu tous les leurs.
Elle raconte des fosses qu’il faut creuser et des exécutions massives : « Ils ont décidé de détruire les Tsiganes. Ils leur ont fait creuser des fosses. Ils voulaient tous nous tuer. […] Les Tsiganes, hommes, femmes, malades ont été précipités dans les fosses. La nuit, on viendra les assassiner. » Plus loin, elle note : « Les Allemands tuent douze membres de ma famille. » Puis, c’est le matin du meurtre des enfants ; elle s’adresse à sa bonne étoile : « Oh, toi ma petite étoile qui étincelle au-dessus du monde ! Aveugle les yeux des Allemands. Embrouille leurs routes. Ne leur montre pas le chemin. Trompe-les pour que vivent les enfants du Juif et du Tsigane. » Elle entend les « balles qui sifflent aux oreilles », pleure et crie cette supplique : « Que tous les Roms viennent à moi » et « qu’ils emportent mon message. »
Ce long poème, unique en son genre, est caractéristique de la manière de Papusza. Il présente la mort dans le décor merveilleux des contes : « L’hiver doré viendra, brillant comme des étoiles, et la neige nous recouvrira. Les yeux noirs gèleront, les petits cœurs mourront. » La nature protège et console : « Seul le petit oiseau entend les pleurs du père et de la mère, la forêt et la rivière écoutent, entendent notre chant puissant, et le feront connaître au monde entier. » Elle veut se venger : « Moi, la Tsigane, je ne pleurais jamais. À cheval, le feu au cœur, je poursuivais les Allemands. La nuit, dans les forêts et par les chemins solitaires. »
Arrêtons-nous maintenant sur ce Jerzy Ficowski qui a rencontré Papusza en 1949. C’était un jeune homme de 25 ans. En 1942, il avait « éprouvé une émotion extraordinaire » en lisant Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz et lui avait aussitôt écrit. Il ignorait que le grand écrivain juif polonais avait été abattu comme un chien, par un SS, sur les pavés du ghetto de Drohobych. Ficowski a consacré une grande partie de son existence à retrouver l’œuvre de Schulz, à rassembler ses textes et ses dessins épars, qu’il a édités.
Lorsque Papusza a rencontré Ficowski, elle lui a dit : « J’aime écouter les roues chanter quand nous voyageons, et la pluie taper sur le toit de la roulotte. C’est ma musique, quand je l’entends les paroles arrivent toutes seules dans ma tête. » Elle lui a montré ses premiers textes écrits dans le romani des Polska Roma. Il lui a alors proposé de les traduire en polonais. Une profonde et longue amitié est née entre les deux poètes, entre la tsigane et celui qu’elle appelait « P’tit frère ».

Papusza devint alors poète en 1950, la poétesse quasi officielle des tsiganes en Pologne. Elle n’aimait pas ce terme, mais elle en était fière. Elle l’a écrit un jour au « grand poète » : « Je suis une Tsigane de la forêt, la nature c’est toute ma vie. […] Je ne suis pas poétesse, si j’écris, c’est juste comme ça. […] Vous faites de moi une femme célèbre. J’en suis très fière, bien que je ne le mérite pas. » Cette ambiguïté et la fierté d’être reconnue, affirmait aussi une forme de liberté, rare pour une femme tsigane de son époque.
De son côté, Jerzy Ficowski réussit à publier un livre en 1953, une synthèse qui s’inspire de son expérience, « Les Tsiganes en Pologne ». Ce livre comprend de nombreuses photos dont celle de Papusza ; il cite ses poèmes, et présente le premier glossaire romani / polonais jamais établi. C’est un ouvrage ethnographique exceptionnel. Aujourd’hui encore, après de nombreuses rééditions, il est considéré comme un livre de référence et un classique. Pourtant les Polska Roma ne voyaient pas les choses ainsi en 1953, et cette publication fut à l’origine d’un drame terrible.
Pour en comprendre la violence, il faut se remettre dans le contexte. Nous étions dans une des périodes les plus brutales de la dictature communiste. La répression contre les opposants de toutes sortes allait bon train. Le pays avait été meurtri par la guerre – près de 17% de sa population civile a été tuée, dont 90% des Juifs –, et il fallait le reconstruire. Les tsiganes « errants » étaient considérés hostiles, dangereux. Les communistes cherchaient à mieux les contrôler et à les sédentariser ; pour les transformer en ouvriers sidérurgistes ils les contraignaient, au nom du progrès, à quitter leurs campements et à s’installer dans des villages miséreux ou des blocs d’immeubles préfabriqués. La police les pourchassait. Le périple de la famille Wajs, qu’a pu partager Ficowski en ce début des années cinquante, résume à lui seul la violence de cette politique des communistes. Ils ont erré des mois à la recherche d’un havre de paix, ils ont traversé la Mazurie, puis la Poméranie pour aboutir en Silésie, dans ces terres « recouvrées » d’où avaient été chassés les Allemands. Sur la route, ils ont souvent été inquiétés par la milice populaire (la police) qui les brutalisait. Ainsi à Morag, le mari de Papusza a failli être étranglé. A la recherche d’une maison, ils parcouraient 50 à 60 km par jour.
Dans ce climat, les milieux tsiganes se montraient méfiants. La première publication des textes de Papusza, en 1950, introduite par Tuwim et Ficowski, avait déjà été mal perçue. La rumeur l’avait accusée de trahir les secrets de la divination et d’autres coutumes. Elle avait fui le campement avec sa famille, et parcouru 300 km, en décembre, dans la neige. Plusieurs étaient tombés malades. Finalement la famille Wajs s’était installée à Zagan, non loin de Wroclaw, où elle écrivit l’essentiel de son œuvre.
Lorsqu’en novembre 1952, Ficowski a annoncé à Papusza la prochaine parution de son livre, elle s’est montrée inquiète de la colère tsigane : « Des pressentiments bizarres me harcèlent, lui a-t-elle écrit. Les Tsiganes me regardent avec méfiance, et moi, je ne me reconnais plus. Je suis changée. Note-le, je n’ai jamais été comme ça. J’ai peur de tout oublier, de mourir, d’avoir un accident. Ou peut-être vais-je encore vivre longtemps, jusqu’à mon centième anniversaire, mais sans jamais écrire un seul mot ? Je fais des rêves horribles, et mes pressentiments ne me trompent pas. Un malheur approche, je serai la première à périr. » Elle lui a demandé d’arrêter la publication. Ce qui était impossible, la parution du livre ayant été programmée et 5000 exemplaires étaient déjà imprimés.
Papusza subissait une nouvelle vague de rumeurs et de propos malveillants. On l’accusait de traîtrise, de divulguer les secrets de la langue tsigane, de donner aux gadjé les moyens de les espionner et de les contraindre. Ficowski a raconté plus tard : « Des nouvelles me sont parvenues, selon lesquelles Papusza sombrait dans la folie. Elle est venue me voir à Varsovie. Elle s’était renfermée sur elle-même, muette de désespoir. Elle regardait, mais ses yeux ne voulaient plus rien voir, comme s’ils avaient déjà trop vu. Elle s’est rendue à l’Union des écrivains, elle les a suppliés de faire quelque chose pour que mon livre soit retiré de la vente. » On l’a renvoyée : un acte brutal qui l’a profondément meurtrie. Peu après, Ficowski a appris que, prise d’un accès de désespoir , Papusza a déchiré et brûlé ses cahiers de poèmes. Puis qu’elle s’est réfugiée dans le silence. Elle commençait à déprimer et est restée malade longtemps, avec des rechutes régulières, elle a été plusieurs fois hospitalisée jusqu’en 1983. Ces hospitalisations lui servaient aussi à se refaire une santé tant elle souffrait de la misère et même de la faim. Elle n’a plus jamais écrit, ni chanté, isolée de sa communauté par la rumeur et les accusations.
Un journaliste polonais qui l’a rencontrée en 1957, en fait le portrait suivant : « Une femme d’une cinquantaine d’années se tient devant nous. Elle est très belle. Petite, gracile, enveloppée d’un châle noir. Mais ce n’est plus la reine, la poétesse. Elle a été blessée. Voici une chanteuse qui a peur de chanter. Une poétesse qui a peur d’écrire. Profondément triste, elle s’enferme dans le silence. Elle a été malade. Nous ne connaissons pas la raison pour laquelle elle a été battue, nous ne savons même pas si elle a reçu des coups. »
Papusza est morte en 1987 dans la pauvreté la plus totale et presque oubliée.
De cette triste histoire, il ressort la grande douleur de Papusza rejetée par les siens, et des interrogations sur ce qui a fait le destin de cette femme.
On doit d’abord se demander si elle a fauté. A-t-elle trahi les secrets de sa communauté ? Évidemment, non !!!
Elle s’en défendait et l’a écrit dès 1952 à Ficowski : « Je n’ai pas trahi […] Je n’ai dévoilé que ce que le monde savait depuis longtemps. Tant pis, cher P’tit frère, je n’ai qu’une peau, s’il me l’arrache une autre poussera, plus belle et plus noble, plus immaculée. Ils me traiteront de chienne. Mais un jour, le monde comprendra peut-être que je n’ai rien fait de mal, que je n’en ai jamais eu l’intention. »
Pourtant, Papusza fut jugée. Elle dut comparaître devant la plus haute autorité chez les tsiganes polonais : le Baro Shero, la Grande Tête (l’aîné). Après une brève audience, elle fut déclarée mahrime (ou magherdi), c’est-à-dire impure. Le châtiment était l’exclusion irréversible du groupe.
La question posée par l’œuvre de Papusza n’est aucunement celle du dévoilement de secrets, plutôt celle du passage à une expression écrite et imprimée d’une culture d’origine orale. La collaboration entre Papusza et Ficowski a été capitale, non pas pour trahir mais pour transmettre, pour faire passer l’émotion poétique d’une langue à l’autre, pour ouvrir le monde des gadjé à la sensibilité tsigane.
Selon une journaliste qui l’a rencontrée en 1981, un silence régnait autour d’elle : « Ce silence m’a bouleversée. Qui connaît la nature Tsigane, comprend que ce silence incarnait le drame de cette femme. Les Tsiganes ne viennent pas la voir. Ils ne comprennent pas ses poèmes, ils se méfient toujours d’elle. » En succombant aux rumeurs, ces tsiganes n’ont pas compris qu’ils étouffaient une des seules voix qui pouvait les rendre audibles dans la société polonaise.
Dans une dernière lettre de décembre 1979, Papusza dit clairement à Ficowski : « Je ne vous oublierai jamais. Vous m’avez fait beaucoup de bien, et de mal aussi. Vous avez tout mélangé, le bien et le mal. Vous avez rassemblé mes textes, vous les avez mis dans un livre. Ces sots de Tsiganes m’ont fait beaucoup souffrir, mais aujourd’hui, ils ne me haïssent plus. Certains d’entre eux n’ont pas beaucoup de cervelle, voilà tout. […] Ne vous tracassez pas pour moi. Tout cela, c’est du passé. » De son côté, Ficowski ne peut plus lui parler directement. Menacé de représailles physiques par certains tsiganes, il ne pourra même pas se rendre à son enterrement en 1987. Il a certes continué à œuvrer pour la culture tsigane, publié un autre livre et un recueil de contes, il n’a jamais cessé de défendre l’œuvre de Papusza tout en étant travaillé par un sentiment de culpabilité.
Dans un long essai paru avant la mort de la poétesse, il est revenu sur cette sinistre affaire : « J’ai eu la chance de rencontrer Papusza, je suis considéré comme son découvreur. Papusza a eu la malchance de me croiser. Par ma faute, et sans que ce soit mon intention, elle a été victime d’une grande injustice. Elle est tombée sous le coup d’une damnation, et son nom est devenu, dans de larges cercles Tsiganes, synonyme de trahison. Si, il y a plusieurs années, je n’avais pas rejoint le campement où elle vivait, nous n’aurions pas appris l’existence de la poétesse des forêts, et ses plus beaux poèmes n’auraient probablement pas vu le jour, ne seraient pas enregistrés sous forme écrite. Alors, on peut le supposer, Papusza aurait été plus heureuse, elle n’aurait pas connu autant de malheurs. Quoi que je dise pour ma défense – et j’aurais beaucoup de choses à dire – rien ne change les faits, que mon séjour dans le campement des Wajs en 1949 s’était avéré, pour Papusza, beaucoup plus lourd en conséquences néfastes que tout autre événement qu’elle a connu durant sa vie. Mais, ce qui est le plus important, c’est que nous nous sommes liés d’une véritable amitié. » Et il conclut par cette adresse à Papusza : « Petite sœur, tu as dû payer très cher pour que se réalise ton vieux rêve, celui de laisser quelque chose de durable et de beau dans ce monde. Je suis conscient du fait que j’ai contribué à ta célébrité à venir, mais aussi au malheur que tu as vécu. Le mérite du premier ne me revient pas, et le second n’est pas exactement ma faute. Pourtant, le fardeau de la responsabilité pour les malheurs qui s’étaient abattus sur toi me pèse toujours, même si je me rends compte que c’était inévitable. Pardonne- moi, si tu le peux. »
J’ajouterai qu’au-delà de ces dimensions personnelles, cette histoire en dit long sur la vie et la condition des femmes tsiganes, sur leur dépendance, leur place et finalement leur obligation de se taire. De se soumettre. Maintenant, le temps a passé. La condition des tsiganes polonais ne s’est pas forcément améliorée, mais une petite élite s’est mieux intégrée dans la société, plusieurs ont acquis une éducation supérieure, des associations et un musée défendent leur culture. La personnalité de Papusza émerge à nouveau.
Chaque année, à Gorzów, de grands rassemblements célèbrent sa mémoire, ses textes sont chantés et revit sous un nouveau soleil, celle qui aimait se présenter ainsi : « Toute ma vie, je l’ai passée sur la route, avec ma famille, mes frères et mes sœurs. On n’était pas des voleurs, nous ne faisions que jouer de la musique et dire la bonne aventure. Nous ne possédions aucun bien, hormis un cheval et notre roulotte. Nous vivions au jour le jour. La forêt ennoblit l’homme. Celui qui passe sa vie à la forêt, apprend à apprécier la liberté. Nous voyagions de village en village, les mains nues. Nous serrions nos enfants dans nos bras, nous mangions le pain des mendiants. Impossible d’oublier cette vie. Il y a des souvenirs qu’on ne saurait pas arracher à son cœur. Je n’oublierai jamais mes voyages, mon campement. J’en suis fière. Ne dites pas que je pleure parce que ces souvenirs me font de la peine. Non. Je suis très heureuse. »

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2 Commentaires

Publié par le 9 juin 2015 dans Coin des poètes

 

2 réponses à “Papusza : Poétesse Tzigane

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