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NÉODISME – à la recherche de soi-même

Présentation de « La clef des songes » d’Alexandre Grothendieck

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Difficile de résumer « la clefs de songes«  en quelques pages, tellement cet ouvrage est riche en expériences et en réflexions sur ce qui nous concerne tous et qui concerne notre environnement, c’est-à-dire le sens de la vie et du monde.

J’aurais pu présenter cette œuvre religieusement mais je ne suis pas tombé dans ce piège, son côté anticlérical est bien trop marqué et, finalement, cela n’a pas d’importance, les bondieuseries ne me regardent pas et j’ai préféré aller à l’essentiel : le pourquoi, le comment et surtout le but de la vie et du monde. C’est la quête existentielle de l’auteur qui m’a passionné car, le moins qu’on puisse dire, ce n’est pas n’importe qui ! Il s’agit du génie de l’abstraction, probablement le plus grand mathématicien de tous les temps : Alexandre Grothendieck.

Peu de gens sont capables de se lancer dans une telle aventure pour nous éclairer et pour nous aider à trouver notre place, cet équilibre dans notre environnement qui nous manque de plus en plus, cette « niche écologique » qui nous fait cruellement défaut et qui conduit inexorablement à la dégénérescence de notre espèce humaine avec des effets secondaires détestables sur tout ce qui nous entoure.

L’auteur ne voulait pas publier ni même diffuser son œuvre (courrier joint en fin d’article), ce qui me pose un vrai cas de conscience. D‘autre part, dans l’ouvrage même, il dit qu’il n’a pas écrit pour le grand public mais pour l’ami lecteur qui suivrait le même chemin que lui. Je suis un de ces lecteurs et ce livre m’a ouvert les yeux sur ce qui sommeillait en moi depuis tout le temps sans que j’ose en parler à moi-même et encore moins aux autres. Je propose donc de présenter ce que le livre a susciter en moi, en citant néanmoins quelques extraits de cette œuvre magnifique, ceux qui m’ont marqué le plus par leur beauté et par leur pureté.

Ce livre apparaît aussi comme un manifeste nous alertant d’une crise civilisationnelle sans précédent qui aboutira inévitablement à un changement des mentalités et des modes de vie et auxquels mieux vaut se préparer. Ceux qui ne voudrons pas entendre cet appel et chercher dans leur âme le moyen de s’en sortir seront désespérément perdus car rejetés par le nouveau monde qui apparaîtra. Il est donc du devoir de chacun de porter le message et je me sens moralement concerné. Voilà donc mon deuxième cas de conscience opposé au premier. Et c’est en réfléchissant à ce vrai dilemme que j’ai eu un sentiment furtif mais convainquant que je devais faire cet exposé ni plus, ni moins. C’était un peu comme si Grothendieck me l’avait demandé et je ne pouvais pas le lui refuser.

En fouillant au fond de ma psyché j’ai atteint mon âme un court instant et à ce moment là je me suis senti très proche de l’auteur, un peu comme si je le connaissais depuis tout le temps alors que je l’ai découvert par hasard dans des conditions très particulières où je mettais un petit poème que j’avais écrit il y a quelques années sur Pi et le mystère métaphysique de ce nombre en vidéo YouTube (dans sa troisième version car le sujet me préoccupe) et j’eus l’idée d’appeler ce clip mathématique iconoclaste. En voulant vérifier sur le web si ce titre avait déjà été utilisé, je suis arrivé (sans savoir vraiment pourquoi et comment) à ce nom « Alexandre Grothendieck » et son histoire m’a passionné car elle ressemble tellement à la mienne (dans une bien moindre mesure toutefois).

1) Rencontre fortuite avec un anarchiste qui me conduira vers Dieu :

Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
dans la voie où le Sort a voulu t’appeler
,puis après, comme moi,
souffre et meurs sans parler.

Extrait de « La mort du loup« 
Alfred de Vigny (1843)

AG

Alexandre Grothendieck, mathématicien de génie, a magnifiquement expliqué ce message, mieux que personne, dans son œuvre « La clef des songes » que je vous invite à lire vous-même (je citerai toutefois de nombreux extraits tout au long de cet article)

À la fin de ma présentation, je reviendrai sur cet homme extraordinaire, que je viens de découvrir, le temps de bien faire connaissance avec celui qui me semble être un guide spirituel d’une grande sagesse et d’une extrême délicatesse pour l’athée que je suis et que je reste.

Mais à cet instant, je suis encore sous le choc et l’émerveillement de cette rencontre fortuite avec ce prophète révolutionnaire, ce mystique anarchiste, celui qui me donne enfin l’envie et le besoin d’aller seul vers Dieu (mon Dieu et pas celui des curés ni des rabbins ou autres imams), faisant fi des reliques exposées dans les lieux de cultes aux odeurs macabres et reléguant aux oubliettes les livres saints tachés de sang.

Au-delà de l’athéisme spirituel, conceptualisé par Albert Einstein, Grothendieck nous entraîne dans un monde poétique où cohabitent abstraction et émotion de telle façon que tout devient clair et lumineux à l’instant où il le décrit avec un immense talent. Sans jamais le définir, il crée, devant nos yeux endormis, l’Absolu qu’il nomme Vérité et parfois Dieu et nous invite à aller le découvrir au fin fond de nous-même, tout en nous laissant une totale liberté pour suivre ou non le chemin tracé.

2) Un jeu de mot pour définir une nouvelle forme de spiritualité :

Il est facile de créer le néologisme Néodisme à partir du nom propre GRoTHeNDieCK par un jeu d’anagramme en miroir autour du groupe de consonnes douces centrales ND et après suppression des groupes de consonnes fortes GR, TH et CK périphériques. Une façon de se centrer sur le Yin, réceptif par instinct avec une référence très marquée à la Mère, mère nourricière de notre foi (Notre-Dame, ND) mais aussi maman donnant le sein à son bébé, et de mettre un peu à l’écart le Yang, beaucoup trop sûr de lui, qui ne jure que par la raison bâtie sur les livres de ses ancêtres. Ce recentrage nous conduit d’abord à Neodie puis à Néodisme par analogie au déisme dont il est une forme nouvelle ou plutôt un renouveau.

Grothendieck pense que notre âme réside au plus profond de notre psyché et qu’on peut apprendre à décrypter cette zone de notre cerveau en interprétant simplement les messages qui apparaissent dans certaines phases de notre sommeil ou dans certains état d’éveil. Selon lui, il suffit d’être réceptif sans préjugé au moindre signal pour, en quelque sorte, communiquer avec Dieu par l’intermédiaire de notre âme. Ainsi, par la connaissance de soi-même, il est possible d’atteindre un degré de spiritualité unique et parfaitement personnalisé.

C’est cette recherche spirituelle individuelle totalement libre, à l’opposé des principes dogmatiques, doctrinaux et directifs des institutions religieuses, que nous appellerons Néodisme. À la différence de ce qui est écrit dans certains livres saints, il ne s’agit donc pas de se laisser conduire par un berger, fût-il bon pasteur, comme un troupeau de moutons mais d’éclairer et de stimuler la libre créativité qui est en chacun d’entre nous.

3) Vers la création d’un Homme nouveau :

Dans « La clef des songes » (ou dialogue avec le bon dieu) Grothendieck explique cette nouvelle forme de spiritualité. Certains y verront un rapprochement de Dieu sans qu’il soit besoin de le définir, d’autres la recherche de l’Absolu ou de la Vérité. En fait, il s’agit surtout d’une recherche de soi-même par la foi car Dieu (s’il existe) ou cette Vérité (si elle est accessible) est en nous, bien cachée sous des couches d’idées reçues, d’interdits, d’endoctrinements, de faux savoirs, de faux semblants se reflétant à la surface comme pour nous aveugler de l’essentiel.

On pourrait présenter cette œuvre comme une quête existentielle mais elle est beaucoup plus que ça car elle porte un message capital : Comment sortir de la crise civilisationnelle actuelle qui conduit le monde à un bouleversement complet, incontrôlé, du même ordre de grandeur que la dernière grande crise biologique (cf. « Kreide-Tertiär ») que la planète a déjà connu (à l’échelle géologique), sauf que cette fois, le coupable est l’humain (celui issu de la modernité du progrès « technologique ») devenu totalement fou ?

Mais ce n’est pas seulement un message sans réponse, c’est aussi une analyse profonde et très précise des causes (intrinsèques aux civilisations) et des anomalies apparues leur de l’évolution de l’homme moderne qui conduit à plusieurs paradoxes : L’homme civilisé n’a jamais été épanoui spirituellement à cause d’institutions religieuses autoritaires et inadaptées qui le place au dessus de la nature. Depuis quelques décennies, le scientisme qui a remplacé la religiosité a éloigné encore un peu plus l’homme de sa foi en créant une sorte de surhomme infaillible et dominant le monde. Le bourrage de crâne et la répression que l’humain civilisé a subi, d’abord par les Églises, ensuite par les Sciences, à fait naître en lui un « Mal » destructeur qui s’appelle « Méchanceté / Égoïsme » et c’est de ce mal qu’il faut guérir.

Pour Grothendieck, le seul moyen d’y arriver est de retrouver la foi, pas celle enseignée par les Églises mais celle qui sommeille au fond de nous, dans notre psyché auprès de notre âme. Une nouvelle ère devrait alors commencer où l’homme guéri de son « Mal » pourra jouer son rôle à part entière.

4) Un livre comme une lettre adressée à un ami :

« La clef des songes » est aussi une sorte de guide basé sur l’expérience vécue par son auteur et qu’il nous adresse pour nous aider dans notre démarche si, par hasard, nous suivions le même chemin que lui. Il n’est pas question de diffuser cet ouvrage par la voix habituelle des éditeurs ou autres médias, Grothendieck a laissé (4 ans avant sa mort) un courrier interdisant toute diffusion de ses textes (courrier joint à la fin de cet article).

Les conseils qu’il nous donnent, comme à un ami, ne peuvent être transmis que par le bouche à oreille après avoir nous-mêmes lu son message et après l’avoir travaillé / complété selon notre sensibilité et notre propre histoire. C’est cela que l’on doit transmettre pour respecter la volonté de l’auteur tout en relayant sa pensée à travers la nôtre par la résonance qu’elle suscite. C’est comme cela que l’on se préparera à cette nouvelle ère qui va naître et où seul « l’homme nouveau », capable de vivre en harmonie avec son environnement tout en suivant ce nouveau dessein éclairé par sa spiritualité, aura sa place.

L’homme robotisé, abâtardi par les illusions de la modernité technologique (que nous sommes), devra changer ou disparaître pour devenir Homme !

5) La Vérité est enfouie au fond de nos rêves, laissons-nous guider :

Découvrir ses racines, c’est retrouver son âme d’enfant, celle qui est restée cachée au fond de notre psyché, intacte, pure comme à notre naissance quand on a découvert la vie, car cette âme reflète la vérité et contient la clef donnant accès à la connaissance du monde, de l’existence et de notre devenir. Avec les années, cette vérité est progressivement enfouie sous le poids de l’éducation, l’endoctrinement, les préjugés, les interdits, autrement dit les apports d’une civilisation dont les intentions restent obscures dans le brouillard de l’hypocrisie et du mensonge.

Grothendieck a la chance de beaucoup rêver, ce qui lui permet de plonger au plus profond de lui-même et de retrouver cette Vérité. Il y entend une voix douce qui lui parle et il est convaincu que le message ainsi reçu est vrai, sans équivoque, mais qu’il nécessite encore d’être travailler, d’être approfondi par la pensée pour en extraire la signification complète. Cette petite voix cachée au fond de ses rêves lui donne la clef de nombreux mystères existentiels, qu’il a appris à analyser et c’est ce qui l’a conduit à écrire « La clef des songes«  pour nous en faire part et nous aider, au cas où nous saisirions, nous aussi, dans notre sommeil ou en éveil, de courts et timides instants pendant lesquelles cette petite voix de la Vérité nous parle :

Nous-mêmes sommes aveugles, autant dire, nous n’y voyons goutte dans cet embrouillamini de forces agissant en nous et qui, pourtant, gouvernent inexorablement nos vies. Nous sommes aveugles, oui mais il y a en nous un Œil qui voit, et une Main qui peint ce qui est vu. Le silence assoupi du sommeil et de la nuit lui servent de toile, nous-même sommes sa palette ; et les sensations, les sentiments, les pensées qui nous traversent en rêvant, et les pulsions et les forces qui agitent nos veilles, voilà Ses tubes de peinture, pour brosser ce tableau vivant qu’Elle seule sait brosser. Un tableau-parabole, oui, campé à la volée ou savamment composé, farce ou élégie et parfois drame inexorable et poignant … – gracieusement offert à notre attention. À nous de le déchiffrer et d’en prendre de la graine, s’il nous chaut. À prendre ou à laisser !

Je suis venu à mes rêves comme un petit enfant : l’esprit vide, les mains nues. Ce qui me poussait vers certains parmi eux, ce qui me les faisait fouiller avec un tel acharnement avide, était autre chose que la curiosité d’un esprit alerte, intrigué par un « phénomène » étrange, ou fasciné par un mystère troublant, ému par une poignante beauté. C’était une chose plus profonde que tout cela. Une faim me poussait que je n’aurais su moi-même nommer. C’est l’âme qui était affamée. Et par quelque mystérieuse grâce, se surajoutant à celle de l’apparition de tel ou tel rêve « pas comme les autres », j’ai su parfois sentir et cette faim, et la nourriture à moi destinée. J’étais comme un nourrisson sous-alimenté, chétif et affamé, qui sent la mamelle toute proche.

Si j’ai appris sur les rêves les choses qui ne se trouvent pas dans les livres, c’est pour être venu à eux dans un esprit d’innocence, comme un petit enfant. Et je n’ai aucun doute que si tu fais de même, tu apprendras, non seulement sur toi-même, mais aussi sur les rêves et sur le Rêveur, des choses qui ne sont pas dans ce livre-ci ni dans aucun autre. Car le Rêveur aime à se livrer à celui qui vient à lui en enfant. Et ce qu’il révèle à l’un, sûrement, n’est pas ce qu’il révèle à un autre. Mais les deux s’accordent et se complètent. C’est pourquoi, pour faire connaissance de tes rêves, et de Celui qui te parle par eux, point n’est besoin que tu me lises ni que tu lises personne. Mais d’apprendre quel a été mon voyage et ce que j’ai vu en chemin t’encouragera peut-être à entreprendre ou à poursuivre ton voyage, et à ouvrir grands tes yeux.

Confronté au premier rêve de ma vie que j’aie sondé, l’idée ne me serait venue d’une  »clef » ou d’une « façon de procéder ». Pas plus que l’idée de mon inexpérience. Le bébé qui veut téter ou qui tète se pose-t-il des questions sur son « inexpérience » ? ! Il réclame à tue-tête ou il tète, cela lui suffit. Pour le marmot avide de téter, la clef de la totosse, ouvrant accès au lait généreux qui gonfle la mamelle rebondie, ce n’est ni plus ni moins que la faim qui le pousse, ce cri d’un corps affamé, qui exige son dû sans y aller par quatre chemins. Comme un sein maternel, le « grand rêve » nous présente un lait dru et savoureux, bon pour nourrir et vivifier l’âme. Et si la Mère se penche sur nous ainsi avec bonté, c’est qu’Elle sait, Elle, même quand nous l’ignorons, que l’âme tel un nourrisson famélique, est affamée. Et la « clef » du rêve, le « Sésame ouvre-toi ! » ouvrant accès à ce lait tout proche dont nous sentons les effluves obscurément – cette clef est en toi. C’est cette faim, la faim d’une âme affamée.

6) Une petite voix chuchote au fond de nous, osons l’écouter :

À propos de la « petite voix » portée par le rêve, du travail personnel à faire sur le message transmis ainsi que sur la fameuse raison (autrement dit tout ce que nos civilisations nous ont inculqué) qui empêche ce travail, voilà ce que Grothendieck écrit :

Je n’aurais su moi-même dire pourquoi je m’obstinais ainsi, coup sur coup, à me remettre à écrire, assis dans mon lit : d’abord le récit du rêve (et même avec un soin infini, ça m’a pris deux heures d’affilée !), puis (rallumant à nouveau) le récit du réveil en sursaut, et des associations venues alors sur le champ, sous le coup encore de l’émotion ; et après encore, par deux ou trois fois d’affilée (alors qu’à chaque fois pourtant j’avais éteint et m’étais rallongé, dans l’idée de me rendormir vite fait), pourquoi m’obstinais-je ainsi à rallumer et à reprendre de quoi écrire, pour noter quelques (dernières !) réflexions au sujet de l’étape précédente (que j’avais crue pourtant la dernière) – en finir et qu’on n’en parle plus ! À aucun moment, je n’avais le sentiment que je faisais là quelque chose de conséquence, que j’étais à la poursuite d’un sens qui m’aurait échappé encore et qui aurait, de plus, à m’apprendre quelque chose d’important, voire même de crucial. Bien au contraire : c’est comme malgré moi que mes pensées s’obstinaient à revenir sur ce rêve et sur les réflexions qu’il m’avait déjà inspirées, alors qu’un petit diable (que je connaissais déjà, et que depuis lors j’allais connaître beaucoup mieux encore …) me soufflait péremptoirement que ce n’était vraiment pas sérieux de gaspiller mon temps précieux à couper ainsi des cheveux en quatre, qu’il était grand temps que je me rendorme pour être d’attaque après, il ne manquait pas, Dieu merci, des choses plus sérieuses qui m’attendaient …Visiblement, c’était là la voix de la raison, elle avait entièrement raison, oui ! et pourtant rien que cinq minutes encore, juste cinq petites minutes et pas plus, pour pouvoir cette fois m’endormir l’esprit vraiment tranquille …

Quand tu fais taire en toi cette « autre voix », pour suivre benêtement celle que tout le monde suit – tu te coupes du meilleur en toi. Sans elle, tu ne peux découvrir, ni les choses extérieures à toi (que ce soit des maths, ou le « pourquoi » des faits et gestes d’Untel, ou les mystères du corps de la bien-aimée …), ni les choses en toi. Sans l’écouter, et aurais-tu lu tous les livres du monde, tu ne peux entrer dans un seul de tes rêves. À vrai dire, cette voix-là, sûrement, est la même que celle qui te parle par le rêve. C’est celle du Rêveur, celle de la Mère. Elle te murmure tout bas où se trouve le vrai lait, celui auquel aspire non ta surface, mais ta profondeur. Il est tout proche de tes lèvres. Et il ne tient qu’à toi de boire.

C’est cette faim en toi, et l’humble voix de cette faim, mal assurée, comme honteuse d’elle-même – c’est là la « clef du grand rêve », du rêve messager. Il n’y en a pas d’autre. Elle tourne sans bruit, et rien ne semble se passer. Tant que tu n’as pas tourné jusqu’au bout, rien ne se passe et rien ne s’est passé – rien en tous cas qui ne puisse, dans les minutes déjà qui viennent, reglisser dans les marécages de l’oubli et disparaître. C’est quand tu as tourné jusqu’au bout, seulement, que soudain, tout a changé : tu étais devant une porte fermée, et la voici miraculeusement ouverte lumière. Tu étais dans la noir ou dans la pénombre, et voici une irruption de lumière ! C ‘est là le signe que tu as été « jusqu’au bout », que tu as touché le fond du rêve, bu le lait à toi destiné. Tu ne risques pas de t’y tromper. Celui qui a vécu un tel moment, ou ne serait ce que la découverte de ceci ou de cela (et qui ne l’a vécu, ne serait-ce que dans son enfance !) – celui-là sait bien de quoi je parle : quand d’un magma informe soudain naît un ordre, quand une obscurité soudain s’éclaire ou s’illumine …

7) La Spiritualité est évidente à qui veut la reconnaître, oublions notre maudite raison :

Grothendieck décrit la foi comme un acte de vérité, sous-entendu un acte d’ouverture à une vérité (qui surgit soudainement et qu’on sait vraie aussitôt, tellement elle est forte et intime). Il considère qu’un tel acte est une connaissance différente de celle apportée par la raison ou l’intuition intellectuelle. Il parle plutôt d’une perception d’ordre spirituel, présente dans les profondeurs de la psyché et qui remonte à la surface de notre conscience.

Quand on parle de « foi », on pense généralement à la « foi en Dieu » ou en une religion déterminée, ou en une croyance particulière. Ce n’est pas de cela qu’il est question ici, visiblement, ni de la « foi » en telle personne ou telle autre. Il s’agit d’une « foi » en quelque chose d’immédiat, qui se passe en nous-même à l’instant même : cet acte de connaissance qui vient d’avoir lieu, nous désignant telle chose comme « vraie », ou comme importante. On pourrait dire que c’est une foi « en soi-même », ou pour mieux dire : une foi en certaines choses qui se passent en nous, nous ne savons nous-même pourquoi ni comment, en certains moments de vérité perçus comme tels. Un instinct obscur et sûr nous avertit que de ne pas faire confiance sans réserve à cet acte qui vient d’avoir lieu, à cette perception aiguë nous livrant une connaissance certaine, serait une abdication, une renonciation à la faculté, dévolue à nous comme à chacun, d’une connaissance personnelle, directe et autonome de choses qui nous concernent. (…). Dans quelle mesure un tel état nous vient comme une grâce, comme un don gratuit venu d’ailleurs, et dans quelle mesure il dépend de nous d’une rigueur, d’une probité, d’un courage … – c’est là un mystère. C’est pour moi un des grands mystères de la psyché, et de sa relation à la Source de toute connaissance. (…).

Plus loin il écrit :

Je crois que dans le sillage immédiat de tout grand rêve, venant apporter une nourriture essentielle à l’âme affamée, la « voix de la faim » est bel et bien présente – le marmot braille bel et bien ! S’il est si rare pourtant que le rêve fasse « mouche », c’est parce qu’il y a quelqu’un (le « petit diable » péremptoire dont je parlais, alias « la voix de la raison ») qui s’empresse de faire taire le braillard affamé. Pour le dire autrement : il y a bien la « clef » du rêve, à portée de la main – mais la main, au lieu de s’en saisir pour l’usage qui s’impose, la jette à la ferraille (comme chose ridicule et déraisonnable à souhait …). Cela fait, on se gratte la tête et on se dit : qu’est-ce qu’il peut bien vouloir dire, ce rêve pas comme les autres que je viens de faire ? ! Et si on a du temps de reste, on va fouiller dans un livre sur les rêves, ou on va en parler à son psychanalyste …

(…) J’ignore si le récit naïf et sans fard de ma propre expérience t’aidera (ou aidera quiconque) à « sauter le pas », à entrer dans un de tes grands rêves. Ce que je sais par contre, c’est qu’en l’absence de l’acte de foi dont je parlais, aucun auxiliaire technique (dictionnaire, méthode, analyste) ne te sera du moindre secours. Le Rêveur ou Dieu en personne viendrait-il t’expliquer en long et en large le sens du rêve, par le langage des mots venant seconder la langue du rêve que tu récuses, que cela ne te servirait de rien. Tu dirais : « Oui, comme c’est intéressant ! Merveilleux ! », et ça entrera dans une oreille pour sortir vite fait par l’autre. L’oreille spirituelle j’entends, qui est la seule ici qui compte. Ce n’est pas une question de concepts que la raison assemble et que la mémoire retient. C’en est aussi loin que le jeu d’amour est loin d’un traité gynécologique, ou le parfum de la femme aimée, ou d’une fleur que tu respires, est loin de la formule chimique qui prétend le « décrire ».

8) Découverte ou Voyage dans l’Indéfini propulsé par la force poétique de Grothendieck :

Bien que Grothendieck ne parle jamais de Dieu (sauf par jeu de mot), il tourne autour du pot. Il nous parle du Rêveur et il met des majuscules à tout ce qui se rapporte à lui. De même la notion d’âme, selon lui, est intemporelle et immatérielle, complètement détachée de l’Univers.

(…) l’âme, cette grande Invisible, a la peau si dure, qu’elle ne crève jamais, quoi que tu fasses ! Elle végète, elle dépérit, elle vivote, mais elle ne meurt pas .

Il fait souvent allusion à l’incarnation : Dieu est l’Âme qui incarne le Monde et nous sommes partie arrachée à cette Âme qui incarne notre corps. La notion d’éternité n’a de sens que par rapport à l’Âme, nos vies comme celle de l’Univers n’étant que des aventures, qu’elles durent un siècle ou des dizaines de milliards d’années, nos âmes retourneront tôt ou tard à l’Âme dont elle sont issues. Le jeu des incarnations et réincarnations permet de faire réussir ou échouer les projets de toutes ces aventures, chacun devant jouer son rôle, il n’y a pas de Patron. La notion de travail, à partir de la découverte (le Message, la Foi), est essentielle pour aboutir à la connaissance et à la Vérité :

(…) une fois présente la volonté de connaître, et fermement disposée à agir, la raison et le langage en sont des instruments précieux, voire indispensables car, par la seule apparition de cette foi, de ce désir, de cette volonté, la percée n’est pas accomplie pour autant, la porte ne s’est pas ouverte. J’ai dit que c’était la clef et la main qui tient la clef ; encore faut-il l’ajuster dans la serrure et tourner. C’est là « l’intendance », c’est là le « travail ». Travail « sans problème », peut-être mais tu ne peux pas plus en faire l’économie que de l’acte préalable, l’acte de foi et de volonté qui débouche sur ce travail et qui seul lui donne son sens et le rend possible. Et c’est dans ce travail aussi que la saine raison, et son serviteur le langage, reprennent tous leurs droits.

Foi, désir, volonté sont l’étincelle jaillie soudain, comme appelée par le combustible tout prêt, offert en pâture au feu qui doit le brûler et le consumer. Le travail du feu est le prolongement immédiat et naturel du jaillissement de l’étincelle, mordant dans la nourriture à elle offerte et la dévorant jusqu’à l’épuisement. Point n’est besoin de prescrire à l’étincelle ce qu’elle doit faire : il est dans sa nature même de se transformer en feu en mordant, et dans la nature du feu de dévorer jusqu’à l’achèvement, dans ses épousailles ardentes avec la matière qu’elle consume.

Si on admet que Dieu est l’Âme du Monde et que nous avons chacun un peu de cette âme en nous au fond de notre psyché, alors apprendre à se connaître au plus profond de nous, c’est découvrir Dieu et participer à la Grande Aventure en harmonie avec tout ce qui à une âme.

Grothendieck décrit avec un talent digne des plus grands poètes ce voyage au cœur de notre psyché :

Mais plus que toute autre chose, le travail dont je veux parler est un travail d’approfondissement, une pénétration de la périphérie vers les profondeurs. C’est bien ainsi que je l’ai ressenti, de façon quasiment charnelle, dès la première fois où j’ai médité, et à nouveau, deux jours plus tard à peine, quand pour la première fois dans ma vie j’ai sondé le sens d’un rêve. Je perçois cet approfondissement de deux façons différentes, irrécusable l’une et l’autre, comme deux aspects également réels, et en quelque sorte complémentaires, d’un même et laborieux cheminement.

Voici le premier. L’esprit entre et pénètre dans la chose qu’il s’agit de connaître, comme si celle-ci était formée de couches ou de strates successives ; sondant laborieusement une couche après l’autre, traversant celle-ci et la quittant à son tour pour pénétrer dans celle qui la suit, et poursuivant sans répit sa tenace progression jusqu’à ce qu’enfin il touche au fond.

C’est au moment même où tu touches au fond que prend naissance la chose nouvelle – l’image vivante, incarnation d’une connaissance nouvelle et véritable, te livrant une réalité devenue soudain tangible, irrécusable.

C’est là l’aspect en quelque sorte « externe » du travail d’approfondissement, où l’esprit qui pénètre joue le rôle actif, « masculin ». Il y prend figure d’un opiniâtre insecte rongeur, se frayant un chemin à travers les couches successives d’un gros oignon, comme attiré par un obscur instinct vers le cœur du bulbe où il doit plonger pour y connaître, qui sait ? Quelque éblouissante métamorphose, dont il serait bien incapable de se faire d’avance la moindre idée. Le franchissement de chaque « interface » d’une strate de l’oignon à l’autre représente le franchissement d’un « seuil », par passage d’un certain « ordre », déjà capté par l’image mentale, à l’ordre qui le suit, correspondant à un degré d’organisation et d’intégration supérieur.

J’ai l’impression que les « couches ou strates successives » dont il est question ici, perçues parfois avec une telle netteté irrécusable, peuvent avoir bel et bien une existence « objective ». Elles correspondraient à des « plans d’existence » différents, d’élévation croissante, de la réalité (idéelle ou psychologique) sondée. Ces plans auraient donc une existence « objective », indépendante de l’esprit qui sonde. Alors que je n’en ai qu’une perception obscure et diffuse, ces plans seraient clairement et pleinement perçus par Dieu, et peut-être aussi par certaines personnes, dont le pouvoir de vision spirituel serait suffisamment développé.

Et voici le deuxième aspect du travail d’approfondissement, l’aspect « interne ». C’est la psyché maintenant qui est pénétrée, c’est elle qui joue le rôle réceptif ou passif, « féminin ». L’oignon cette fois n’est pas la substance inconnue que l’esprit pénètre et sonde, mais c’est la psyché elle-même, perçue comme une formation de couches superposées, depuis la surface (l’écran où se projettent les impressions et prises de connaissance pleinement conscientes) jusques aux parties de plus en plus profondes et reculées de l’Inconscient. Ce qui maintenant doit se frayer un chemin, depuis la pelure périphérique jusqu’au cœur même de l’oignon, c’est la perception et la compréhension de la chose que je désire connaître – ou pour mieux dire, c’est cette chose elle-même qui, par la vertu de l’attention qui l’accueille et alors même qu’elle serait extérieure à moi, se trouve aussi en moi avec une vie qui lui est propre, participant et de ce qui est extérieur à moi, et de ce qui est intérieur et y répond. Le mûrissement progressif et le déploiement d’une compréhension d’abord embryonnaire, est visualisée et vécue comme une telle progression de la chose à connaître, comme sa descente obstinée à travers mon être, depuis la mince couche périphérique jusque vers les profondeurs de l’Inconscient. Au fur et à mesure, ce cheminement se trouve reflété, comme en un miroir, de façon plus ou moins claire, plus ou moins complète, sur l’écran de la connaissance consciente. Un peu comme si à chaque moment le chemin déjà parcouru servait de communication, tel le couloir optique d’un périscope, entre la périphérie et la couche extrémité du chemin, pour projeter dans le champ de la conscience et lui rendre accessible ce qui se trouve et se passe dans cette couche-là.

Ce deuxième aspect du travail, l’aspect « féminin » ou « yin », est important surtout, il me semble, quand il s’agit d’intégrer pleinement une connaissance qui est de nature avant tout spirituelle. Souvent, cette connaissance est déjà présente, peut-être depuis longtemps, voire depuis toujours, dans les couches les plus profondes de la psyché. Mais tant que les forces répressives provenant du « moi », du conditionnement, la maintiennent prisonnière dans le fin-fond de l’Inconscient, son action reste limitée voire minime, sinon nulle. Du côté opposé, une prétendue « connaissance » qui serait limitée à la « pelure de l’oignon », sous forme (disons) d’une « opinion » ou d ‘une « conviction », provenant de lectures, de discussions ou simplement de « l’air du temps » culturel, ou d’une réflexion, voire même d’une intuition subite – une telle « connaissance » mérite rarement de nom. Je mettrais pourtant à part le cas de « l’intuition subite », par exemple une première intuition du message d’un rêve, apparue sous le coup de l’émotion dès le moment du réveil. À coup sûr, elle est une projection instantanée, dans le champ conscient, d’une connaissance présente dans des couches plus ou moins profondes de la psyché (projection peut-être incomplète, ou déformée).

Mais même dans ce cas, cette connaissance partielle, présente à la fois à la surface et au cœur, reste inefficace. Elle le reste, aussi longtemps que ne s’est pas accompli le travail d’approfondissement, assurant la « jonction » (pour ainsi dire) entre la connaissance profonde (faisant fonction de « source ») avec sa projection à la périphérie. Il faut d’abord que celle-ci se fraye un chemin, cahin-caha, couche après couche, jusqu’au fond, jusqu’au retour à sa source.

Si ce travail s’arrête avant d ‘être arrivé à son terme, et ne manquerait-il que l’épaisseur d’un cheveu – c’est comme si aucun travail n’avait été fait. Comme si le spermatozoïde s’était arrêté dans sa course, avant de toucher l’ovule et de se fondre avec lui en un nouvel être. La fécondation ultime, la conception instantanée de l’être nouveau, a lieu (quand le cheminement se poursuit jusqu’au contact ultime) ou elle n’a pas lieu (quand il s’arrête avant d’être arrivé à terme). Il n’y a pas de moyen terme, pas de juste milieu. On ne naît ni ne renaît à moitié. Tu saisis ta chance ou tu la laisses passer. Tu renais ou tu restes celui que tu étais : le « vieil homme ».

9) Créativité ou « Travail » après la Découverte, chacun participe à la Grande Aventure :

Pour Grothendieck, entendre, comprendre et analyser les messages « répétés » au cœur de notre inconscient, dans la psyché, c’est faire œuvre de création. C’est l’âme qui imprègne les fin-fonds de notre cerveau, âme faisant partie d’un Tout (l’Âme) et l’Âme est Création. Cette empreinte du Tout qu’on a en nous est imperceptible mais se révèle à nous par différents processus passagers qu’il faut savoir saisir et qu’il faux pouvoir déchiffrer. Il est là le travail qui suit la Découverte du Message.

Je discerne, dans le processus de la découverte, des « moments » différents, ou « étapes » différentes, se déroulant dans un ordre et suivant un scénario qui semblent bien, pour l’essentiel, être les mêmes d’un cas à l’autre. Il en est deux, plus ou moins longues et laborieuses, pour lesquelles le « facteur temps » semble un ingrédient essentiel, tout comme pour la croissance d’une plante, la maturation d’un fruit, ou pour la gestation du fœtus dans les replis de la matrice maternelle. Ils « travaillent avec le temps », se déroulent dans la durée ». J’en vois deux autres, par contre, qui paraissent plus ou moins instantanées, telle l’étincelle qui fuse, la flamme qui jaillit, l’édifice qui s’écroule. Telle aussi ta naissance et l’irruption à la lumière, que préparent les obscurs labeurs de l’enfantement … Voici ces « quatre temps » marquant le rythme de la création, tels les flux et reflux d’une respiration infinie, telles les mesures dans un contre-point qui n’a commencement ni fin. (…). Et l’accomplissement de l’acte est en même temps déclenchement de l’acte suivant, souffle suivant souffle et mesures s’enchaînent aux mesures au fil des moments et des ans et des temps et des saisons de ta vie – et au fil de tes vies de naissance en mort et de mort en naissance, pour chanter un chant qui est ton chant – chant unique, chant éternel, chant précieux qui s’enlace aux autres chants de tous les êtres ayant souffle de vie, dans l’infini Concert de la Création. Seul le Maître de l’Orchestre entend le Concert dans sa totalité, comme aussi dans chacune de ses voix et dans chaque modulation et chaque mesure de chaque voix. Mais pour peu que nous tendions l’oreille, nous autres musiciens-chanteurs pouvons parfois saisir au vol les bribes éparses d ‘une splendeur qui nous dépasse et à laquelle pourtant, mystérieusement et irremplaçablement, nous participons.

Tous ces processus créateurs, que Grothendieck évoque ici de manière si poétique, sont difficilement perceptibles et nécessitent, pour les découvrir, de faire un effort personnel afin de se connaître vraiment dans son for intérieur. D’autant plus que tout (la fameuse raison) est planifié pour nous dissuader de faire cet effort … on risquerait même d’être pris pour un fou en voulant ne serait-ce qu’essayer ! C’est d’ailleurs pour cela que les Églises et autres boutiques de bondieuseries sont faites : nous donner une réponse à la mesure de l’air du temps et nous museler, agenouillés que nous sommes devant les reliques de la superstition. En agissant ainsi, nos civilisations nous ont robotisés, en ce sens qu’elles nous ont privés de l’écoute de notre âme, ceci pour mieux nous endoctriner ! Et c’est là, la principale cause de la grande crise actuelle, crise civilisationnelle mais surtout crise spirituelle, que les nouvelles églises scientistes n’ont fait qu’accentuer en nous vendant la modernité du progrès technologique (nous transformant pour le coup en de véritables robots à intelligence artificielle !).

Mais si tu oublies les idées reçues et que tu te moques du « qu’en dira-t-on », alors tu trouveras le chemin qui te conduira au plus profond de toi, à la recherche de l’Absolu. Tu trouveras la réponse à ta quête existentielle là, au cœur de ta psyché, autant de fois que tu y parviendras sous la forme d’un court message ou d’un signal éclair mais d’une grande clarté. Il te suffira de l’écouter ou de le regarder pour y croire car il sera si prégnant qu’il t’apparaîtra comme une pure évidence et que tu ne pourras pas l’ignorer. Ceci dit, et comme le précise Grothendieck dans l’extrait ci-dessous, tu auras pour tâche de l’approfondir, car aussi évident soit-il, il est aussi fugace, et tu devras bien t’en imprégner pour ne pas l’oublier :

Pour en terminer quand même avec ce malencontreux travail (…), je voudrais ajouter quelques mots sur le frottement. Le frottement, c’est quelque chose qui prend du temps, qui absorbe de l’énergie, et qui met en contact répété, insistant, voire intime, deux choses ou substances différentes. Ça dégage de la chaleur, et surtout ça a pour effet de faire s’imprégner chacune des deux substances en présence par l’autre. (…). Prends une gousse d’ail épluchée et une tranche de pain, et frottes. La partie est inégale, l’ail est décidément le plus fort des deux. Sans avoir même à frotter pendant des heures, le pain s’imprègne du goût de l’ail. Quand on n’aime pas l’ail, il vaut mieux s’abstenir.

Si tu veux vraiment connaître quelque chose, ce n’est pas par la seule grâce du Saint-Esprit que tu vas y arriver. La connaître, c’est aussi t’en imprégner, c’est la faire pénétrer en toi ou aussi l’imprégner, pénétrer en elle, c’est là une seule et même chose. Et pour t’en imprégner et l’imprégner, il te faut « t’y frotter ». (…). C’est comme ça à tous les niveaux, corps, tête, esprit. Il y a les éclairs de connaissance, c’est une chose entendue. Ils éclairent un paysage vivement, l’espace d’un instant, et disparaissent, nous ne savons où. Leur action par elle-même est fugace et par là-même, limitée. Si nous n’y mettons du nôtre, le souvenir même de la connaissance a vite fait de s’estomper, avant de disparaître du champ de la conscience, peut-être à jamais.

Un des rôles du travail, c’est de retenir la connaissance fugace, de lui donner stabilité et durée. Et chemin faisant elle se transforme. Tu noteras que c’est là une chose de nature bien différente que de fixer un souvenir. La connaissance est une chose vivante – chose qui germe, croit et s’épanouit. Le souvenir est comme une photo que tu aurais prise à un moment donné, plus ou moins réussie. Même réussie, quand tu as la chose vivante, tu n’as que faire d’une photo !

La connaissance fugace est vivante, certes, mais nous n’en saisissons que ce que nous en a révélé cet éclair, en un instant, avant de disparaître dans les profondeurs de l’Inconscient. Sûrement elle y est, vivante, et elle doit bien agir tant soit peu depuis sa cachette ; mais tant qu’elle reste confinée dans ces souterrains, c’est là une vie au ralenti, une hibernation. Et l’action qu’elle peut avoir est à l’avenant, une action endormie.

10) Trois dimensions fondamentales pour aboutir à la Créativité :

Le travail à accomplir après la Découverte (c’est-à-dire le message) pour participer à la Créativité met en action trois dimensions – en plus de la raison (ou du langage) qui nous permet, à nous humains au cerveau suffisamment développé de (simplement) formuler le dit message. Notons, cependant, que ce fameux langage doit être plutôt considéré comme une boîte à outil, nécessaire mais pas indispensable ; d’autres êtres vivants ou non ne sont pas dotés de cette facilité, au combien dangereuse si mal utilisée, pour faire œuvre de création et participer ainsi à la Grande Aventure dans laquelle nous évoluons, chacun à sa manière.

Concernant ces trois dimensions, Grothendieck n’est pas très sûr et sa réflexion (ou plutôt son « angle de vison ») varie au fil des pages de son livre : Il distingue, d’une part, l’intelligence (assimilable à la logique et à la capacité d’abstraction chez l’homme) mais qu’il rattache au « sensuel / charnel » (avouant d’ailleurs qu’il ressentait un plaisir « érotique » lorsqu’il faisait des mathématiques). D’autre part, l’intellect et la capacité artistique (reliés à des notions comme la beauté et l’amour assimilées à Éros) qu’il détache très clairement de la « raison / apprentissage / domestication ». Et enfin le spirituel qu’il ne sait pas définir mais qu’il aurait tendance à estimer comme essentiel et plus précieux que les deux autres dimensions, tout en reconnaissant qu’elles sont toutes trois intimement et mystérieusement imbriquées, formant un Tout.

La 1ère Dimension, une Intelligence suprême pour expliquer le monde :

Alexandre Grothendieck se souvient qu’à 16 ans, suite à un exposé sur l’Évolution présenté par son professeur d’histoire naturelle et de physique, il comprend qu’il est déiste, en ce sens qu’il admet l’existence d’une intelligence suprême organisant et faisant tourner le monde. Il écrit :

C’était un aperçu de ce qui était connu sur l’évolution de la vie sur la terre, depuis les origines de la terre elle-même, boule incandescente qui se refroidit au cours de milliards d’années, avec l’apparition des mers bouillantes d’abord, et qui se refroidissent à leur tour, et celle des premiers micro-organismes marins, réduits à une seule cellule microscopique ; puis l’évolution des

premiers organismes pluricellulaires ; la conquête de la terre ferme par les bactéries d’abord, attaquant la roche nue, puis par les lichens, créant les premiers rudiments d’humus au cours d’un milliard ou deux d’années encore ; l’épanouissement d’une végétation de plus en plus diversifiée et luxuriante, puis d’une faune montant de la mer et s’adaptant laborieusement à la vie à l’air ; l’apparition des oiseaux et la conquête des airs, celle des mammifères … – et enfin l’apparition de l’homme, le dernier venu …

Par cet exposé tout simple et collant aux faits, et d’autant plus passionnant, j’ai compris alors pour la première fois des choses essentielles qui n’étaient dites dans aucun de mes livres d’histoire naturelle : que la moindre cellule vivante, du simple point de vue de sa structure physico-chimique déjà (sans même parler du souffle de vie qui l’anime et qui la fait se perpétuer et concourir à sa façon à l’harmonie du Tout …), est une telle merveille de finesse, que tout ce que l’esprit et l’industrie de l’homme a pu imaginer et façonner est, en comparaison, un pur néant. Vouloir  »expliquer » l’apparition d’une merveille aussi miraculeuse par les lois aveugles du hasard, faisant joujou avec celles de la matière inerte à la manière d’un jeu de dés géant, est une aberration

toute semblable, mais de magnitude infiniment plus grande encore, que de vouloir expliquer de la même manière celle d’une locomotive (ou celle du livre que je suis en train d’écrire, ou d’un majestueux concert symphonique …), en prétendant nier l’intervention de l’intelligence et de la volonté humaines, qui l’ont bel et bien créée en vue de certaines fins, mues par certaines intentions.

Dans l’apparition de la première cellule vivante, visiblement, il y avait une Intelligence créatrice à l’œuvre, proche peut-être par sa nature de l’intelligence et de la créativité humaines (puisque celles-ci savent la reconnaître …), mais qui les dépasse infiniment, tout comme celles-ci dépassent l’intelligence et la créativité d’une fourmi ou d’une herbe. Et on voit cette même Intelligence se manifester de façon toute aussi irrécusable dans chacune des grandes « innovations » qui marquent l’histoire de la vie et de son épanouissement sur la terre. L’organisme pluricellulaire même le plus rudimentaire, la moindre éponge marine ou le moindre corail, par la coopération parfaite de toutes les cellules spécialisées qui le constituent, chacune contribuant à sa façon à l’harmonie de l’organisme entier – une telle entité nouvelle dépasse tout autant chacune de ses cellules, que celle-ci dépasse les constituants qui en sont les pierres de construction physico-chimiques.

Ainsi, on voit la même Intelligence à l’œuvre, obstinément, tout au cours de l’évolution de la vie sur la terre, se poursuivant sans relâche pendant six milliards d’années. Elle intervient de façon irrécusable, pour le moins, lors de chacun des grands  »sauts » qualitatifs, des  »innovations évolutionnistes », qui s’ébauche, se poursuit tenacement et s’accomplit enfin, au cours de centaines de millions d’années, quand ce ne sont des milliards. La dernière en date de ces étapes, plus courte que toutes les autres : l’apparition de l’homme, et les débuts de sa lente ascension à un état véritablement humain, se poursuivant depuis quelques millions d’années à peine et loin d’être accomplie aujourd’hui encore … Et tout au long de cette très longue histoire qui remonte à l’origine des temps, on voit se profiler une Intention, un Dessein, qui reste mystérieux pour l’intelligence humaine, mais dont la présence est toute aussi irrécusable que dans une entreprise humaine (où la présence d’une intention est perçue, alors même que sa nature exacte souvent nous échappe).

Ces choses-là, que la raison à elle seule peut pleinement saisir, et qui s’imposent à elle avec la force de l’évidence, étaient alors pleinement comprises par moi. Elles le sont restées ma vie durant, sans qu’à aucun moment ne s’y mêle la moindre réserve, le moindre doute. Leur caractère d’évidence n’est pas moindre que celui des propositions mathématiques les mieux comprises et les mieux établies. Pour quelqu’un au courant des simples faits bruts, et notamment pour le biologiste, ne pas voir ces choses éclatantes, mais invoquer le sempiternel  »hasard » qui aurait créé une telle cascade de merveilles, venant toutes concourir à une harmonie concertante d’une ampleur et d’une profondeur si inouïes, c’est là un aveuglement qui pour moi dès ce moment-là déjà frisait la démence. Bien plus énorme encore (du moins pour la seule raison) que les pires aveuglements doctrinaires dont on a fait, avec raison, reproche aux Églises de toutes obédiences, l’Église catholique en tête. Mais la nouvelle « Église Scientiste » est mille fois plus aveuglée par sa sacro-sainte doctrine, irrémédiablement figée, que toutes les Églises traditionnelles qu’elle a si radicalement supplantées.

On peut aussi raisonner à l’envers et admettre que, puisque notre cerveau humain est capable (par son intelligence) de comprendre les lois qui régissent l’univers et la vie, alors l’apparition de ces événements n’est pas un accident de parcours, dû à un quelconque hasard, mais bien le résultat d’une volonté de création intelligible qui remonte à l’origine et dont nous sommes un des fruits.

C’est plus ou moins ce qu’écrivait Albert Einstein en 1947 (lettre à Murray W. Gross) :

Il me semble que l’idée d’un Dieu à forme humaine est un concept que je ne peux prendre sérieusement. Je ne me sens pas non plus capable d’imaginer une volonté ou un but hors de la sphère humaine. Mes vues sont proches de Spinoza : admiration de la beauté et croyance en la simplicité logique de l’ordre et de l’harmonie que nous ne pouvons saisir qu’humblement et imparfaitement.

Bien que athée, il était convaincu de l’existence d’une intelligence supérieure qu’il n’appelait pas Dieu mais qui lui permit de définir le concept de « religiosité cosmique » (voir « cosmic religious feeling » dans « Religion and Science« , un article écrit pour le « New York Times Magazine«  en 1930) qui (je le cite) consiste à s’étonner, à s’extasier devant l’harmonie des lois de la nature dévoilant une intelligence si supérieure que toutes les pensées humaines et toute leur ingéniosité ne peuvent révéler, face à elle, que leur néant dérisoire.

Pour Einstein, il serait donc infiniment prétentieux et parfaitement arrogant d’imaginer que la science pourrait tout expliquer ; juste est force de constater que le mystère du monde et de la vie reste entier.

Il est même possible de le prouver !

En Mathématiques, Alfred Tarsky démontre que : pour tout système assez vaste, la notion de vérité relative à ce système ne peut pas être entièrement formalisée à l’intérieur du système mais uniquement dans un métalangage. Ce qui signifie que dans un système suffisamment complexe, il y a des propositions qui sont à la fois vraies et indémontrables. Le théorème « de limitation » de Kurt Gödel dit à peu près la même chose : dans les systèmes formels capables de formaliser les mathématiques, il existe des propositions indécidables (ni réfutables ni dérivables) qui nécessitent de faire appel à des procédés de preuve étrangers au système (appartenant en fait à un système plus puissant). D’un point de vue philosophique, ces théorèmes prouvent qu’il existera toujours une limite à notre connaissance du monde et de la vie car nous faisons nous-mêmes partie de ce système. Nous ne pouvons donc en proposer que des formalisations imparfaites et il faudrait alors accomplir une infinité de démarches pour vérifier qu’une expression est bien formée. Une autre solution consisterait à construire une hiérarchie infinie de sous-systèmes avec une imbrication infinie de propositions indécidables et d’axiomes. Dans tous les cas, cette fuite vers l’infini interdit toute formalisation parfaite et achevée. L’idéal scientiste de trouver la formule de toutes les formules est donc une utopie car la vérité d’une telle formule serait encore relative à une formalisation dans un système encore plus vaste. Le seul moyen de sortir de ce cercle infernal serait de faire appel à d’autres sources de connaissance comme la spiritualité qui permettrait d’atteindre l’Intelligence supérieure évoquée par Einstein ou sous-entendue par Grothendieck.

La 2ème Dimension, sans Éros, le Monde n’existe pas :

Dieu est une forme d’Intelligence suprême créatrice que l’on retrouve dans toutes les structures du monde, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, mais, sans prendre en compte une autre dimension tout aussi importante, nous ne pouvons pas expliquer la beauté et le bien être dans la créativité : il s’agit de l’Amour au sens le plus large qu’on peut imaginer. Nous devons donc admettre, comme le suggère Alexandre Grothendieck dans l’extrait ci-dessous de la « clef des songes », que pour expliquer le Tout dans l’Univers, il faut imaginer Dieu et Éros indissociables.

Il est grand temps aujourd’hui que les hommes sachent reconnaître dans Éros la grande force créatrice en œuvre dans l’Univers, aussi bien sur le plan de la matière que sur le plan de la vie et celui de l’intelligence proprement humaine. Aussi longtemps que l’homme n’est parvenu à une relation harmonieuse avec cette force cosmique en œuvre dans l’Univers et en lui-même, et si « spirituel » qu’il puisse être par ailleurs, il reste encore, par un côté essentiel de son être, un animal malade, en guerre contre lui-même et contre les œuvres de Dieu – il n’est pas pleinement homme encore (*). Faute de savoir affirmer et assumer notre animalité, sans réserve et sans honte mais avec reconnaissance pour cette richesse merveilleuse à nous confiée, nous sommes par là-même incapables d’assumer notre humanité, et jusque dans certaines de ses manifestations les plus délicates et les plus hautes. Car le haut plonge ses racines dans le bas, et l’arbre est bien malade qui désavouerait la terre qui le porte et qui le nourrit.

(*) J’ai écrit ces lignes en pesant mes mots, et n’ai rien à en retrancher, mais tiens à préciser ma pensée : l’homme qui ne sait vivre en harmonie avec la pulsion d’Éros en lui, et plus particulièrement, avec la pulsion du sexe, est un homme profondément divisé contre lui-même. C’est en ce sens que j’écris qu’il « n’est pas pleinement homme encore », car il n’est pas dans la nature de l’homme d’être ainsi en guerre contre lui-même. Au contraire, cela fait partie de ses principales tâches et c’est une des plus ardues, de dépasser cet état de guerre intérieure ; guerre sans espoir de triomphe si ce n’est par la mort, car « l’ennemi » Éros n’est autre que la pulsion de vie elle-même !Nous cessons d’être un « animal malade », nous devenons pleinement humains, quand ces tâches sont accomplies, et que nous vivons en bonne harmonie avec nous-mêmes.

Ce n’est ni hasard ni aberration que dans toutes les langues du monde, le même mot « amour » désigne aussi bien la force qui attire l’un en l’autre la femme et l’homme et les fait devenir « une même chair », et l’amour au plan spirituel qui transcende et la chair, et l’intelligence humaine. (…)

Éros est une émanation de Dieu, la force d’Éros une manifestation de la force créatrice de Dieu. Elle est la force créatrice divine en œuvre dans la matière.

Il précise que Éros n’est pas Dieu, certes, mais certainement pas le diable comme trop de gens d’église le suggère. À ce sujet, il parle de véritable névrose chez ces gens qui considèrent Éros comme l’incarnation favorite du diable précisant qu’il s’agit là d’une véritable aberration, d’un abcès qui ronge l’âme – une négation effrayée et haineuse du Monde et de la vie qui pulse dans le Monde (la pulsation d’Éros) rajoutant néanmoins Heureusement de nos jours cette forme-là de démence commence à se faire rare.

Il n’en reste pas moins vrai que trop de spirituels ignorent Éros ou le vilipendent, pensant qu’il est de leur devoir de le faire. Ils n’ont pas compris que bien au contraire, il faut lui reconnaître le rôle qui lui revient – son rôle unique, crucial, irremplaçable de force créatrice originelle, puisant dans les sources même de la vie sur la terre.

Renier Éros, se couper de lui, c’est se couper de la source de la créativité en nous, et condamner l’être à se dessécher, non seulement dans les pulsions profondes du corps et dans son intelligence créatrice, mais aussi au plan spirituel, c’est-à-dire dans sa relation à Dieu. Qui renie l’animal en lui renie Dieu, qui a honte de l’animal a honte de Dieu. Car Dieu est dans l’animal comme il est dans l’homme. Il a créé l’un comme Il a créé l’autre, non pour que l’homme haïsse ou violente ou méprise l’animal qui est en lui ou en ait honte, ni qu’il s’en fasse l’esclave tout en le glorifiant ou en le reniant, mais pour qu’il vive en bonne harmonie avec lui, et que l’animal serve selon sa propre nature et dans la joie l’œuvre commune à l’homme et à Dieu.

Je voudrais éclairer au sujet de la vraie nature de la force fougueuse d’Éros. Puissé-je par là aider certains à sortir d’une relation d’ambiguïté immémoriale et à se réconcilier avec cette force qui pulse en nous et à travers toute chose et nous rend créateurs dans notre chair et dans notre esprit. Aussi longtemps que l’homme sera en état de guerre insidieuse ou déclarée contre Éros, aussi longtemps sera-t-il en guerre contre lui-même et contre Dieu, et il dévastera ses semblables et la terre entière pour échapper au conflit ignoré qui l’oppose à lui-même et qui dévaste et désertifie son être. (…)

Éros nous fait pénétrer et nous fait recevoir en nous la substance des choses investies de notre désir, mais ignore leur sens dans notre existence humaine, et le sens et la portée de l’acte par lequel nous acquiesçons à tel désir, lui donnons tel assouvissement (qu’il soit créateur, ou seulement gratifiant) , l’investissons dans tel être ou telle chose ou telle activité. Ce sens est inséparable d’une appréhension du caractère « bénéfique » ou « maléfique » de nos actes et de nos activités dans leur relation à un Tout. Mais discerner un sens, ou le « bien » et le « mal » que comportent nos actes rapportés à un Tout, est une activité proprement spirituelle, laquelle échappe au champ d’action d’Éros.

Pour ne citer qu’un exemple entre mille qui affluent aussitôt : la bombe atomique est, hélas, une authentique création intellectuelle (collective il est vrai), admirable sûrement d’ingéniosité et de délicate précision pour mettre « à profit » des principes physiques d’une généralité extrême. Elle n’en est pas moins une abomination, et une honte et une malédiction pour notre espèce, aujourd’hui tout aussi actuelles qu’elles le furent jamais. Tous ceux qui ont sciemment participé de près ou de loin à cette création funeste, comme tous ceux qui depuis ont participé ou participent à son  »perfectionnement » (!) et à sa « mise en va leur » (! ! !) (et nul doute que les initiatives « géniales » techniques ou politiques n’ont pas manqué …), encouragés par l’approbation ou par l’indifférence du grand nombre, se sont chargés d’une très lourde responsabilité par leur participation à une entreprise proprement criminelle. Aucun code pénal ne les vise, bien au contraire mais cela n’empêche qu’ils auront, nul doute, des comptes très lourds à rendre.

Quel est donc ce « Tout » qui englobe l’individu et dont la présence silencieuse donne (fut-ce à son insu) sens et valeur à ses actes et à sa vie ? La Totalité de ce qui est affecté de près ou de loin par les actes et la vie des hommes ? C’est ce qu’on pourrait appeler « l’Univers », ou « l’Univers humain ». Nul ne pourrait dire jusqu’où il s’étend. Il est infiniment plus vaste qu’on ne l’imagine, sûrement, infiniment plus profond que l’esprit humain ne le peut concevoir. Ce n’est pas l’Univers « brut » seulement, réglé par le déroulement aveugle de lois physiques, biologiques, psychiques, sociologiques. Par lui-même, et dans la vision mécaniste et prétendument « objective » que nous propose  »la Science », ce déroulement ne nous révèle ou suggère aucun sens. Au cours des quatre siècles écoulés, la science s’est développée en réaction contre l’emprise étouffante des Églises sur la pensée humaine, en faisant profession d’ignorer ou de nier la dimension spirituelle des êtres et des choses – cette dimension qui seule leur donne un sens. Elle s’est constituée en une Nouvelle Église, aussi emplie de suffisance et plus aveugle encore et souvent plus criminelle que les Églises qu’elle a si radicalement supplantées. Au cours de ces dernières générations, cet esprit a fini par mener la vie humaine vers un non-sens de plus en plus délirant, à la fois débile et démentiel. L’humanité toute entière est sur le point d’y sombrer yeux fermés, dévastatrice et dévastée, laissant derrière elle sous les néons criards, à la place du paradis terrestre qui lui fut confié, une planète-poubelle éventrée, empestée et morte.

La 3ème Dimension, l’Esprit, peut-être Dieu :

Alexandre Grothendieck, le plus doué des mathématiciens de tous les temps, le génie de l’abstraction, celui qui a défini les êtres mathématiques les plus invraisemblables auxquels personne n’aurait jamais pensé, lui qui a démontré tant de conjectures, celle que personne ne savait résoudre, lui qui a prouvé l’impensable et l’inimaginable avoue quand il parle de Dieu qu’il ne peut ni le définir, ni prouver son existence. Il définit pourtant assez précisément deux dimensions proches de la notion de Dieu ou plutôt au service de Dieu : l’Intelligence supérieure révélée par la logique qui structure l’Univers et anime la Vie, les pulsions d’Éros révélées par l’amour et la beauté du monde. Il décrit aussi un grand nombre de fonctions, la principale étant la Créativité, toutes les autres la servant (connaissance, âme, foi, vérité, liberté, …). Et puis, il suggère timidement une troisième dimension qu’il appelle Esprit.

Parmi les 315 pages de « la clef des songes« , sans compter les presque 700 pages de notes, je n’ai trouvé qu’un seul paragraphe (reproduit ci-dessous) dans lequel Grothendieck présente cette troisième dimension comme à part entière. C’est pourtant elle qui porte des fonctions essentielles comme le Sens, le Dessein, l’Intention, longuement décrites dans l’ouvrage. C’est aussi elle qui est rattachée à cette douce et discrète voix si basse qui chuchote au fond de nous-même à notre âme, au fin-fond de la psyché. C’est encore elle qui est chargée de mystère, de bonheur et d’espoir. Je me demande si ce n’est pas Dieu qui se cache dans cette troisième dimension, non pas comme acteur et encore moins comme régisseur mais simplement et humblement comme souffleur, pour suggérer en laissant un libre arbitre. Dieu a donné souffle de vie, dit-on, mais Dieu est vivant, il ne s’est pas contenté de créer les conditions pour que le Monde se crée !

C’est à chacun de nous, à travers l’âme qu’on a en nous, de maintenir et de faire évoluer ce monde, qu’on soit fourmi, homme, roseau, chêne, poussière ou planète. J’ai l’impression que c’est l’homme qui se sort le moins bien de cette lourde tâche et il est grand temps qu’il descende de son piédestal avant que l’aventure ne tourne au cauchemar. D’autres aventures suivront mais nos âmes se souviendront de ces quelques millions d’années où nous n’avons pas été à la hauteur de la mission qui nous était confiée.

Je sais pourtant que l’Univers est autre chose encore qu’une mécanique imbriquée, qui sur la planète terre se serait malencontreusement emballée ; autre chose qu’un jeu de dés idiot du hasard avec la nécessité, autre chose même que la pulsion aveugle d’Éros en rut qui cherche assouvissement sans se soucier si elle crée ou si elle écrase et détruit. Au delà du hasard des mécanisme des pulsions, l’Univers est Esprit. En lui se manifeste en tous lieux et en tous temps, secrètement et inlassablement, une liberté créatrice et clairvoyante, un mystérieux propos, une discrète et patiente intention. Il est Sens – un sens si indiciblement riche sûrement, si libre dans sa mouvance sans fin et si intemporel dans son immuable essence, si délicat et secret comme une voix qui murmure dans l’ombre, comme un souffle imperceptible qui passe, comme une timide lueur qui sourd de l’épaisseur de la nuit, et pourtant manifeste et fulgurant comme la clarté insoutenable de mille soleils … – que nul d’entre nous ne le peut saisir dans sa plénitude, mais tout au plus le pressentir ou l’entrevoir, sous le biais et dans l’éclairage uniques que fournissent à chacun sa propre existence.

Cet Esprit serait donc l’Âme qui s’incarne à travers l’Univers tout entier, infiniment grand, mais aussi dans la moindre cellule infiniment petite.

Remarque : Dieu est effectivement indéfinissable. La plupart du temps, il est présenté comme le Maître du Monde, même Grothendieck parle du Maître de toute chair, pourtant il admet aussi que Dieu n’est pas le Patron ! En tant qu’anarchiste dans l’âme, le titre de Maître me dérange, j’aurais préféré le qualificatif « suggesteur » mais le mot « souffleur » me convient aussi pour insérer Dieu dans le théâtre de la Vie et du Monde. Point n’est besoin de diriger, suggérer suffit amplement puisque chacun est acteur de la Grande Aventure qui nous anime. Dieu est humble et discret, il fait partie du Tout et sans lui Rien ne serait. Le reste est question de rhétorique mais il apparaît bien plus sympathique comme « souffleur » que comme « dirigeant ». Assimiler Dieu au Tout, où les trois dimensions seraient imbriquées, est parfaitement raisonnable mais gardons nous cette liberté de jouer avec les mots sans se prendre trop au sérieux.

11) Le vacarme de la modernité inhibe méditation et spiritualité :

À propos de la connaissance spirituelle, présente en les profondeurs de chaque être (dans la psyché), Grothendieck écrit :

Elle se découvre dans le silence, et souvent au fond de la détresse, quand le bruit qui nous rend étrangers à nous-même s’est tu et que l’être se retrouve, nu, en face de lui-même.

Le travail spirituel qui fait suite à la Découverte est œuvre de création. Ce travail de méditation créative ne peut se faire qu’en Nature, loin du tumulte des villes et autres lieux de défoulement imposés par la modernité des civilisations dites du progrès (sous-entendu technologique).

Moi-même, quand je me retrouve au fond du trou ou du désespoir, je plonge dans une méditation réconfortante et, dans ces moments de recueillement, je suis très perturbé par les bruits ambiants de nos sociétés technologiques dont j’essaye de m’extraire tant bien que mal. Les bruits de la nature, au contraire, m’aident à retrouver un contact avec mon âme, qui m’inspire alors des poèmes à connotation mystérieuse dont, dans un premier temps, j’ignore la signification mais qui ensuite m’interpellent et m’obligent à entreprendre le travail spirituel décrit par Grothendieck. Ce ne sont pas les rêves « messagers » qui m’appellent à la méditation (je rêve assez peu d’ailleurs ou je ne me souviens pas de mes rêves) mais plutôt une inspiration poétique spontanée.

En ce qui me concerne, la phase de Découverte se déroule donc pendant mon éveil mais dans des situations de détresse psychologique bien particulière pendant lesquelles un rapprochement de Dieu associé à un éloignement de l’homme tel qu’il est devenu, me permet de me ressourcer et d’avoir un regard plus clair sur le Monde et la Vie. Avant de lire « la clef des songes« , je pensais être devenu misanthrope par rejet des sociétés modernes. Je pensais avoir comme seul ami la Nature et je me disais l’ami d’un arbre (un gros chêne au fond de mon jardin) mais en fait je rejetais cet homme défiguré par nos civilisations du progrès et non pas l’Homme, celui que Grothendieck appelle l’homme nouveau.

L‘appel du silence :

Lorsque Alexandre Grothendieck parle de sa période militante post 1968 à une époque où il voulait déjà changer le monde à cause de l’évidence d’une crise de civilisation déclenchant une crise biologique de grande ampleur, il constate que par effet de masse son discours n’était plus audible entraîné par l’inertie des autres discours en tout sens qui finalement restaient très superficiels et éphémères dans un brouhaha incompréhensible. Il compare cette façon de « faire des vagues » avec la méditation silencieuse qui plonge dans les profondeurs de la psyché pour en extraire une vérité pertinente et pérenne.

J’avais ce sentiment que ma voix se trouvait engloutie irrémédiablement dans une mer envahissante de bruit ; qu’elle faisait partie de cette marée montante de bruit qui emplissait et submergeait ce Monde en démence, dont le sens même et ce qui fut substance se déglinguait et se désagrégeait en ce chaos du bruit. Mes efforts pour endiguer ce qui ne saurait être endigué, pour imprimer une direction à ce qui ne pouvait être dirigé et qui se désagrégeait sous mes yeux en cette agitation chaotique, en cette frénésie aveugle, destructrice de tout sens et de toute vie – ces efforts même faisaient partie du chaos, venant alimenter par leur dérisoire apport ce processus de désagrégation chaotique, cette frénésie du verbe en délire, ce tintamarre, ce bruit …

C’est par cette perception aigu d’une cacophonie de bruit à laquelle moi-même participais (perception affleurant à la conscience mais beaucoup plus puissante encore, sûrement, dans les couches immergées …), que s’est fait jour en moi, d’un même mouvement, une nostalgie du silence. Nostalgie très discrète certes et oh combien insolite qui venait là comme des cheveux sur la soupe alors que le Monde, pour survivre et pour vivre, avait le plus grand besoin de nos efforts ! Si insolite même que j’ai dû pendant un bon moment la réprimer dur, la balayer du champ de la conscience nette. A force de pousser (discrètement …), elle a fini pourtant par s’y infiltrer, et j’ai fini moi, de guère lasse, par admettre son existence. Il m’est même arrivé, une fois ou deux, d’en parler à autrui, avec cette impression étrange pourtant de « faire du chiqué » (la voix de la  »raison  » ! nul doute, c’est encore elle …!), tant il était loin alors de mes habitudes mentales bien trempées de prêter attention à de tels « impondérables » indignes qu’on s’y arrête, plutôt que de suivre, imperturbable, la voie que fermement je m’étais tracée. Et je me rappelle encore de ma surprise qu’une allusion hésitante éveille un écho, et de constater que d’autres que moi encore avaient senti l’insidieuse emprise du bruit, et sentaient comme moi (même s’ils n’étaient pas plus que moi prêts à les suivre …) l’insistante attirance et le muet appel du silence.

12) La foi sans confession :

La foi, cette voix imperceptible et pure, ancrée au fond de l’âme, qu’il faut apprendre à écouter, humblement, naturellement, spontanément (sans ouvrir nos livres et surtout pas les livres saints). Comme l’enfant qui découvre la vie et cherche le sein à téter, comme le ruisseau qui se forme des sources et clapote doucement sur les pentes tracées, comme la fleur qui s’éveille du bourgeon et s’ouvre tendrement au soleil, abreuvons nous et baignons nous de lumière à ses mots.

À propos de cette foi et de cette voix, Alexandre Grothendieck écrit :

Cette foi n’est autre que la foi en nous-même. Non en celui que nous nous imaginons ou voudrions être mais en celui que nous sommes au plus intime et au plus profond – en celui qui est en devenir et que cette voix appelle. Parfois pourtant la voix se fait forte et claire, elle parle avec puissance – non celle du tonnerre, mais par la puissance même qui repose en nous, ignorée, et que soudain elle révèle. Telle est-elle dans le rêve messager (…)

Ce ne sont que des songes après tout, n’est-ce pas ? Qui donc serait si fou que d’écouter un songe, voire même le suivre ?

Même quand par extraordinaire Il élève la voix, on dirait que Dieu Lui-même fasse tout Son possible pour surtout ne pas faire pression sur nous si peu que ce soit pour L’écouter, alors que tout fait pression pour nous faire nous boucher les oreilles ! C’est presque comme si Dieu Lui-même Se mettait de la partie pour surenchérir : « oh vous savez, faut surtout pas vous en faire ou vous croire obligés, si Je te parle c’est comme si Je me parlais à moi-même en marmonnant. Je ne suis pas après tout un personnage important comme Untel qui parle à la radio et Untel autre qui donne une interview et Untel encore qui vient de publier un livre très lu ou Celui-ci qui affirme d’un air péremptoire en regardant autour de lui ou Celle-là à la voix de velours qui te retourne comme un gant … Je ne voudrais surtout pas leur faire la concurrence et d’ailleurs J’ai beaucoup de patience et énormément de temps, alors pour M’écouter rien ne presse, si ce n’est dans cette vie ce sera dans la prochaine ou celle d’après ou dans dix mille ans on a tout le temps … »

Avec tout ça, c’est même miracle quand il arrive, presque jamais, que l’Inimportant, le Tout-Patient, l’Insensé, l’Ignoré soit écouté ! Il n’a qu’à s’en prendre à Lui-même, le Maître de toute chair qui aime tant Se cacher et S’entourer de mystère et parler le langage des songes et du vent, quand Il ne fait silence. Le monde entier tonitrue et commande et décrète et statue, et promet et menace et fulmine et excommunie et taille sans merci quand il ne massacre sans vergogne, au nom de tous les dieux et toutes les sacro-saintes Églises, de tous les rois « de droit divin » et tous les Saints-Sièges et tous les Saints-Pères et toutes les patries altières, et (last not least) au nom de la Science oui Monsieur ! et du Progrès et du Niveau de vie et de l’Académie et de l’Honneur de l’Esprit Humain, parfaitement !

Et dans cette clameur de toutes les puissances et toutes fringales et toutes violences, Un Seul se tait et Il voit, et attend. Et quand d’aventure Il parle c’est à voix si basse que personne jamais n’entend, comme pour laisser entendre en même temps qu’Il murmure : « oh Moi vous savez, c’est vraiment pas la peine de M’écouter. D’ailleurs dans ce vacarme ça vous fatiguerait. »

Les voies de Dieu, je reconnais, sont insondables. Si insondables qu’on ne peut guère s’étonner que l’homme s’y perde et perde même la trace de Dieu et jusqu’au souvenir de Lui. Les religions que, nul doute, Il a inspiré, se contredisent et s’exterminent les unes les autres, et les peuples même qui naguère se proclamaient les fils d’une même Église, n’ont pas cessé de se massacrer les uns les autres à l’envi, à longueur de siècles et aux sons des mêmes hymnes funèbres célébrant le même Nom, les prêtres en chasuble en compagnie des poètes ceints de lauriers chantant pieusement amen « pour ceux qui pieusement sont morts pour la patrie … ».

De nos jours le bon Dieu il a passé de mode, mais le cirque macabre tourne aussi fort que jamais : les prêtres et les poètes font toujours leur boulot de croque-morts, sous la houlette alerte des généraux des rois des présidents des papes, tandis que la Science (alias l’Honneur de l’Esprit Humain), toujours aussi sublime et aussi désintéressée fournit les moyens grandioses et impeccables des Méga-massacres perfectionnés électroniques chimiques biologiques atomiques et à neutrons sur les charniers d’aujourd’hui et demain.

Seul Dieu se tait. Et quand Il parle, c’est à voix si basse que personne jamais ne L’entend.

13) La Vérité par notre foi est en chacun de nous :

À ce stade de ma réflexion sur « La clef des songes« , j’aimerais faire un point sur le concept que j’ai nommé Néodisme et qui apparaît comme une approche déiste (croyance en Dieu pour expliquer le Monde et la Vie) mais sans référence à aucune religion ou autre institution doctrinaire mise en place par les sociétés humaines issues des civilisations. Cette approche respecte avant tout la liberté individuelle et la personnalité de chacun d’entre nous afin de lui donner accès, par ses propres moyens, à la recherche de la Vérité.

C’est en nous-même que Dieu existe, il suffit de vouloir l’entendre pour s’en convaincre et oublier tous nos préjugés. Ce Dieu est le même que celui qu’on imagine parfois au-delà de l’Univers, celui sans lequel le Monde ne serait pas, celui qui est âme incarnée dans le monde et dont nous-même, c’est-à-dire l’âme qui nous incarne, ne sommes que partie, arrachée à ce Tout pour participer à notre façon (propre à chacun) à la création et à la destinée (Sens) de ce Monde. Cette aventure de l’Âme a commencé avant la nuit des temps et se poursuivra après la fin du monde tel que nous le connaissons par les prouesses de notre cerveau humain (qui ne donne qu’une image très approximative de ce court instant de quelques millions d’année depuis que l’homme existe). Nous ne sommes pas seuls à posséder une âme parmi tous les êtres vivants du règne animal et végétal, parmi les autres règnes y compris minéral, parmi tous les éléments constituant l’univers, des plus petits (microscopiques) jusqu’au plus grands (galactiques). Chacun possède une âme, fractale de Dieu, et chaque âme a pouvoir de Vérité et de Création. Ainsi chacun joue son rôle et participe à cette grande aventure.

Pour mieux illustrer cette analyse, je cite ci-dessous quelques extraits, choisis dans « La clef des songes« , qui me semblent fondamentaux pour mieux ressentir cette notion de Vérité dans une démarche spirituelle accessible à chacun d’entre nous :

Dans l’optique d’une « vision spirituelle », c’est-à-dire d’une vision qui reflète au niveau de la psyché humaine (et si imparfaitement soit-il) la vision de Dieu, la valeur d’un acte réside dans sa qualité d’authenticité, c’est-à-dire dans la qualité de vérité de celui qui l’accomplit, au moment de l’accomplir. En ce qui concerne ses effets pour le devenir de celui qui agit comme aussi pour le devenir de l’Univers, l’action dépourvue de cette qualité d’authenticité, de vérité, se réduit (au plan spirituel) à une agitation venant entretenir une agitation, à un bruit se surajoutant à du bruit. L’acte qui par sa nature est spirituellement fertile, tant pour celui qui l‘accomplit que pour l’univers entier, est l’acte authentique, l’acte accompli par un être en état de vérité.

Il est vrai qu’il n’y a aucun « critère objectif », aucune « méthode » ou « recette » pour discerner cette qualité essentielle d’un acte ou d’un être à tel moment, ou son absence (Dieu ne se définit ni ne se prouve), de façons à faire « l’accord des esprits » (présumés de bonne foi), comme c’est dans une large mesure possible pour une question d’ordre matériel, ou scientifique. Cela n’empêche que dans bien des cas et qu’il s’agisse de nous-mêmes ou d’autrui, nous avons de cette qualité une perception immédiate, vive et irrécusable. Un tel discernement par perception immédiate ne peut s’acquérir par une « pratique ». Il n’est peut-être pas non plus acquis du simple fait d’un haut degré de maturité spirituelle. Sans exiger une maturité particulière, ce discernement demande un état de silence intérieur, d’écoute, qui chez la plupart n’est donné qu’en certains moments. Un tel moment est lui-même un instant de vérité : seul l’être en état de vérité est en mesure de discerner la vérité ou son absence dans un être.

La perception dont je parle, quand elle est présente, est aussi irrécusable que la vue du soleil ! (…) Ainsi s’est opéré en moi, je ne saurais dire moi-même de quelle façon, un changement profond dans la façon de voir « le bien » et « le mal », un changement qui d’ailleurs ne se manifeste en pleine lumière que par la réflexion que je poursuis en ces derniers jours. Ce changement concerne aussi bien le « bien » et le « mal » que comportent les événements qui viennent à moi, que mes propres actes ou agissements ou ceux d’autrui. Pour les événements, je me rends compte que même les plus pénibles ou les plus douloureux sont dans la nature de dons qui me viennent pour mon bénéfice – si la coque est dure, il m’appartient de la casser pour en extraire l’amande douce et m’en nourrir ! Et ce qui vaut pour moi vaut pour tous. Et alors même que nous refuserions et laisserions intacte telle noix de malheur à nous destinée, parce que la coque nous parait dure ou l’amande amère, et les refuserions-nous toutes pendant une vie entière, que ces refus mêmes seront la chair substantielle d’autres amandes encore dont il nous sera réservé un jour (peut-être dans une future et lointaine naissance …) de casser la coque, enfin, et de manger …

Ainsi tout événement, dans ses fruitions ultimes tant pour moi que pour tous, m’apparaît « bénéfique » dans son essence dernière, et ceci même dans le cas où sous son choc immédiat et par des réflexes profondément ancrés il est ressenti comme « maléfique » .

Je n’entends pas dire qu’à leur propre niveau de perception d’une réalité brute, ces « réflexes profondément ancrés » soient nécessairement erronés, et qu’ils ne correspondent souvent à une appréhension parfaitement exacte de ladite réalité, par exemple à celle d’une malveillance de telle personne se manifestant par l’événement. (…). Il ne s’agit pas pour moi de nier toute validité objective à ces réactions psychiques, parfois d’une force péremptoire, qui nous font ressentir tels événements ou situations comme « maléfiques », ni de nier leur utilité pour nous mettre en garde vis-à-vis d’une situation qui demandera peut-être une vigilance particulière. Mais plutôt, de réaliser que cette « validité objective » reste toute relative, et qu’elle tend à oblitérer une autre réalité plus délicate et plus essentielle, qu’il importe de ne pas perdre de vue sous le choc de l’événement, ou de retrouver quand elle a été perdue. C’est à cette condition aussi que la « réaction d’alerte » sera bel et bien un réflexe utile, qui nous avertit et peut-être nous réveille d’une indolence ou d’une insouciante, sans pour autant nous désarçonner ni nous entraîner à dramatiser (et par là, bien souvent, à entrer dans le jeu de celui ou de celle qui veut nous « faire marcher »…). Quant à l’image d’Épinal de la « perfection spirituelle » (version orientale), sous les traits de l’homme à tel point au dessus des contingences de ce monde des apparences, que pas un poil sur lui ni en lui ne bouge quoi qu’il puisse lui arriver (et ne serait-ce d’ailleurs qu’une bonne rage de dents, sans aller chercher des choses plus héroïques et plus extrêmes), il sera sage de la laisser dans le magasin des accessoires d’un certain théâtre nommé « Spiritualité ». (…).

Tant de fois un mal qui me frappait, souvent avec violence et de plein fouet, s’est transformé en un bien, en une connaissance, par le seul fait de lui chercher et lui trouver un sens, c’est-à-dire de

trouver sa substance, à moi destinée ! Mais la pensée ne me viendrait pas de chercher ce « sens » si je ne savais déjà, par quelque connaissance profonde et sûre, qu’il y a bel et bien un « sens » dans tout ce qui m’advient, et que c’est dans ce sens, dans cette substance justement que réside le « bien » qui est dans toute chose, y compris celle en apparence la plus maléfique et la plus perverse. C’est cette foi en moi qui est première, et non l’expérience sans cesse renouvelée qui vient la confirmer sans cesse. C’est la foi qui est créatrice et non l’expérience assumée qui, plus qu’une confirmation (toujours bienvenue) de la foi, en est véritablement le fruit.

Certes, la « coque » que nous présente un événement ou une situation et qui renferme la substantifique amande qu’il nous appartient de croquer, est plus ou moins dure et coriace d’un cas à l’autre. Souvent il semblerait que plus la coque est résistante, plus ce qu’elle renferme est substantiel. Mais il arrive aussi que la coque soit autant dire absente, que la vie (ou Dieu ?) nous fasse don d’amandes prêtes à être croquées. Et même, parfois, d’amandes d’importance – et qui si souvent, pourtant, sont refusées (notamment le « don » permanent qui émane du petit enfant, et aussi au rayonnement tout similaire qui émane de certains êtres adultes en qui est préservée intacte, dans toute sa pureté et son intensité, la même force de l’innocence) ! Dans la mesure où tout acte crée un événement ou une situation (ou modifie ou transforme dans un certain sens un événement ou une situation déjà présents), on peut dire que « acte est fertile spirituellement, c’est-à-d ire qu’il est par sa nature même directement fertile et non seulement « fertile à (peut-être très long) terme », dans la mesure où non seulement il crée ou découvre ou présente une substance, mais où de plus il n’entoure pas celle-ci d’une coque par trop épaisse et résistante. L’acte pleinement fertile, l’acte fertile par excellence, est celui qui nous met en présence immédiate d’une amande sans coque, prête à être mangée.

Ainsi l’acte « bon » ou « bénéfique », celui qui œuvre « le bien », n’est plus pour moi celui dont les conséquences prévues me paraissent telles, ni celui accompli dans des louables intentions, et encore moins l’acte « licite » conforme à la loi ou aux usages, mais bien l’acte fertile spirituellement. Et si modeste et si humble soit-il, l’acte fertile pour celui qui l’accomplit est aussi l’acte fertile pour tout autre être et pour l’Univers dans sa totalité. Un tel acte ne présuppose chez celui qui l’accomplit aucune connaissance sur la nature de l’acte et sur ses effets possibles, probables ou certains, ni immédiats ni lointains. Il ne présuppose aucune maturité spirituelle ou mentale particulière. L’acte fertile n’est autre que l’acte authentique, c’est-à-dire celui accompli dans un état de Vérité de l’être. Un tel acte est accessible à chacun à tout moment, en toutes circonstances, conformément à son propre libre choix. Accomplir un tel acte, c’est simplement être fidèle à soi-même, à « ce qui est le meilleur en nous ». C’est simplement  »être soi-même », en acquiesçant à son propre devenir spirituel – c’est véritablement être, et cest véritablement devenir. C’est entendre et c’est suivre l’appel de celui que nous sommes appelés à devenir et qui se chercher à tâtons à travers celui que nous sommes. C’est l’acte non d’une obéissance, ni celui d’une connaissance bien informée, mais acte de fidélité et acte de foi. Fidélité à soi-même et foi en soi-même, mais aussi fidélité à Dieu et foi en Dieu (alors que Dieu resterait à jamais non nommé et ignoré), indistinguables en vérité de la fidélité à soi-même et de la foi en soi-même. (…)

Dans cette lumière, si la notion d’acte  »bon » prend un sens tout différent de celui que nous suggèrent nos habitudes mentales, la notion d’acte « mauvais », elle, tend à disparaître. Un acte est « plus ou moins bon », selon que l’état de vérité dans l’être qui l’accomplit est mêlé plus ou moins d’une gangue de non-vérité, sous la forme (le plus souvent, peut-être même toujours) d’une contribution plus ou moins forte de pulsions non reconnues (et par là-même non assumées) provenant soit du  »moi » (alias ego), soit d’Éros (au sens plénier du terme, en y incluant aussi la pulsion de connaissance au plan mental notamment artistique et intellectuel). Plutôt que les actes  »mauvais » qui sèmeraient ou propageraient ou renforceraient « le Mal » dans le Monde, nous discernerons les actes stériles, inutiles, le actes-bruit ou actes-inertie, dont le seul effet au plan spirituel est de verser un surplus de bruit dans l’océan de bruit du monde des hommes, de rajouter un surplus de poids à sa prodigieuse inertie. Licites ou non, mus par une volonté maléfique ou par les  »meilleures intentions », blâmables ou louables (voire même  »indispensables » et  »nécessaires ») au plan pratique, social ou philanthropique, ce ne sont pas à proprement parler des actes, faisant entrer en jeu la liberté humaine et le pouvoir de créer, mais le déroulement plus ou moins heurté ou plus ou moins coulant de phénomènes entièrement mécaniques.

14) Nécessaire mutation de l’homme après le désastre induit par les civilisations :

Après avoir presque anéanti la planète pour assouvir sa soif mégalomaniaque de pouvoir et d’argent, notre civilisation moderne, au sens modernité du progrès technologique, qu’on pourrait aussi appeler civilisation scientiste (par opposition aux civilisations religieuses précédentes) est au bord du gouffre. Grothendieck parle d’une crise de civilisation comme il n’y en a jamais eu marquée par une déculturation et une déspiritualisation inouïes favorisées par une forme de domestication de l’espèce humaine (possédée par les biens matériels qui sont devenus sa seule raison de vivre).

Nous sommes devenu un troupeau docile au bord de la falaise et nous allons droit dans le vide !

À propos de ce qu’il appelle la nécessaire mutation de l’homme, il écrit :

Je vois pourtant deux circonstances de nature positive, qui auront sans doute leur rôle à jouer dans le « Saut » qui est devant nous. L’une, c’est l’effritement généralisé de toutes les valeurs traditionnelles, sans que pour autant les valeurs nouvelles, véhiculées avec les notions de « progrès », de « science », de « technique », de « compétence », de « spécialisation » etc. se soient enracinées avec une force et à une profondeur comparables que ce n’était le cas naguère pour les anciennes valeurs et pour les traditions religieuses qui allaient avec. On dirait que la civilisation techniciste, en faisant la conquête de la planète et en éradiquant toutes les autres formes de civilisation avec les valeurs et les croyances qui les fondaient, ait eu comme effet secondaire celui d’un gigantesque nivellement culturel, d’une uniformisation à outrance des mentalités et des valeurs, s’accompagnant d’une érosion généralisée des dites Valeurs, un avachissement généralisé, avoisinant souvent la simple pourriture. Que nous en soyons conscients ou non, nous assistons à présent à la décomposition de la civilisation techniciste. Ce processus de décomposition rapide m’apparaît inséparable du caractère férocement déspiritualisé qui distingue cette civilisation de toutes celles qui l’ont précédée. Visiblement, quelles qu’aient pu être la force de son essor initial et sa puissance matérielle, une telle civilisation privée d’âme est condamnée à disparaître au bout de quelques siècles. L’homme ne peut vivre à la longue en ignorant et ses besoins religieux et sa nature spirituelle.

L’autre « circonstance positive » consiste en un relâchement considérable, au cours des derniers siècles, du caractère coercitif de l’emprise du Groupe sur la personne. Si l’instinct du troupeau n’a pas bougé d’un poil depuis dix millénaires (c’est là du moins mon impression), par contre les pénalités pour celui qui sort des rangs d’une façon ou d’une autre sont devenues beaucoup moins prohibitives. (…). Socrate, pour un non-conformisme qui de nos jours paraîtrait anodin, a dû boire la ciguë. Jésus à été crucifié – là ça fait deux siècles que même en pays chrétien, il ne courrait plus ce genre de risque extrême, s’il avait l’imprudence de revenir et de faire mine encore de propager des idées et des attitudes scandaleusement subversives. Les bûchers de l’Inquisition ont fini par s’éteindre sous la poussée « des lumières » (avant que celles-ci à leur tour ne virent au « nouvel obscurantisme« ). (…). En France, du moment qu’on sexprime en évitant les délits sacro-saints d’atteinte à l’intégrité du territoire, d’incitation des militaires à la désobéissance ou de démoralisation de l’armée, d’injure à magistrat ou au Président de la République et j’en passe, on peut à peu près dire et écrire ce quon veut sans être inquiété. Tout ça, c’est peut-être parce que les princes qui nous gouvernent se sont aperçus que de laisser dire et écrire quasiment ce qu’on veut ne change pas grand chose – ça augmente le brouhaha général sans finalement mettre en danger l’État ni ses institutions. On peut même être prophète sans se faire lapider ni décapiter ni se faire mettre en taule …

Cet aspect-là du monde moderne est un des rares aspects réjouissants de « l’avachissement » généralisé dont je parlais, et de cette « décomposition » qui annonce la pourriture finale. On a du mal certes à ne pas être incommodé par ceux-ci voire effrayé, tant le spectacle en est souvent affligeant et ses manifestations déroutantes. Pourtant, au plan de la matière vivante, la décomposition qui accompagne la maladie et la mort est un processus fondamental au service de la vie, un processus créateur à son propre niveau, faisant du corps des mourants d’aujourd’hui le terreau des vivants de demain. D’ici quelques générations et peut-être plus tôt encore, la civilisation pourrissante de maintenant, toute affligeante et déroutante qu’elle paraisse à présent à l’homme qui en est simplement le prisonnier aveugle et consentant, apparaîtra sans doute comme l’utile matière brute qu’une œuvre créatrice intense, à laquelle tous les hommes sont appelés, doit transformer et déjà transforme en le terreau vivant de l’homme pleinement humain et d’une humanité enfin humaine.

15) Le Message adressé à l’homme par Alexandre Grothendieck :

Dans les notes présentées à la fin de son livre, Grothendieck revient sur la crise civilisationnelle des années « post 1968 », quand de nombreux jeunes (comme lui à cette époque) pensaient que le « vieux monde » était devenu fou et qu’un « nouveau monde » devait apparaître. Il écrit :

Je me souviens de mes années déjà lointaines de militantisme écologique et culturel, au début des années 70. J’ai pris conscience dès ce moment que le monde et nous tous étions engagés dans une Crise sans précédant. Je l’ai alors appelée « la grande Crise évolutionniste » car pour la première fois dans l’histoire de la vie sur la terre, au terme de six milliards d’années d’évolution biologique, psychique et enfin humaine, cet extraordinaire processus créateur se trouve menacé d’une fin

soudaine, définitive, imminente, par suite d’une certaine logique inexorable inhérente à la société, et à la psyché humaine moulée par elle. Il était clair que pour surmonter la Crise et échapper à l’inéluctable Naufrage, il ne fallait rien de moins qu’une impensable « Mutation évolutionniste » à l’échelle de l’espèce humaine toute entière ; une mutation que tout ce qui m’était connu semblait rendre non seulement hautement improbable, mais proprement impossible. Cette mutation serait d’une nature créatrice et d’une portée comparables à ceux des principaux « sauts » qualitatifs dans l’évolution de la vie sur la terre depuis ses origines. Mais jamais dans le passé, une telle mutation, s’étendant sur des millions voire des centaines de millions ou des milliards d’années, ne s’était faite sous la pression d’une telle extrême urgence, et accomplie pour l’essentiel (comme il est nécessaire à présent) en l’espace de quelques dizaines d’années.

Au cours des quinze années écoulées, je n’ai plus consacré de réflexion à la Crise, réflexion qui m’aurait semblé entièrement vaine, à force d’être sans espoir – car ce qui se prépare dépasse manifestement de très loin les capacités d’appréhension de la raison et de l’intelligence humaines. Mais la redoutable échéance devant nous n’a pas pour autant cessé d’être présente – non par une angoisse, mais par une interrogation immobile, comme suspendue sur un proche avenir, tant personnel que planétaire, totalement « en blanc ». Et tous les projets à longue échéance prenaient un goût étrange de vanité totale, sur le fond de cette interrogation, de ce vide béant.

Il me semble à présent avoir accompli un  »grand tour » dans une vaste spirale ascendante, me ramenant non au point de départ de mon itinéraire, il y a quinze ou seize ans, mais en vue plongeante sur lui : « la grande Mutation évolutionniste » est devenue « la grande Mutation spirituelle » de l’humanité, l’avènement d’une humanité enfin humaine. Par ce changement de perspective draconien, à partir d’un point de vue plus élevé se plaçant au plan spirituel et non à celui de la seule intelligence humaine, apparaît maintenant le sens de cette mutation, lequel naguère n’était qu’obscurément pressenti. Je me rendais compte que la Mutation devait se faire sur un plan bien plus profond que celui des structures sociales, ou celui des  »codes » de morale promus par la société et professés et plus ou moins intériorisés et pratiqués par ses membres. Mais comme tout le monde, je n’avais qu’une perception des plus confuses de l’existence d’un plan spirituel, et j’avais même une nette réticence à utiliser le terme même « spirituel », tant celui-ci pour moi s’associait au jargon religieux et suscitait en moi les réactions défensives bien ancrées vis-à-vis de l’endoctrinement et des clichés religieux.

En 1986, date à laquelle il écrit « La clef des songes » après une longue période de méditation, sa réflexion spirituelle a mûri et il ose maintenant affirmer que :

(…) À présent je sais que les hommes, aveugles et enchaînés de par leur propre choix, ne sont pas seuls et laissés à eux-mêmes devant le Seuil redoutable que personne encore (autant dire) ne voit. Et c’est par Dieu aussi que je sais maintenant ce que jamais je n’aurais eu l’audace d’affirmer par mes propres lumières, et aujourd’hui moins que jamais : c’est que l’impossible Mutation se fera !

Grothendieck annonce cette nouvelle comme une prophétie qu’il aurait vu dans un de ses Grands Rêves. Cela ressemble beaucoup à un Miracle et, en effet, au point où nous en sommes arrivés, il faudrait un miracle pour éviter la destruction totale de toute vie sur Terre !

Mais c’est aussi ce qu’on pourrait appeler un « vœu pieux », un appel à notre Sagesse, celle cachée au fond de nous, un appel à notre âme. Et c’est l’un des buts principal de son livre : nous mettre en garde, nous préparer et nous aider avec quelques conseils afin qu’on puisse retrouver notre spiritualité car il s’agit bien de cela.

Dans l’extrait ci-dessous, il est plus précis sur sa démarche spirituelle :

Dans ces années avait commencé à se former une vision du monde d’aujourd’hui, de la Crise sans précédent à laquelle il est confronté, et aussi une vision de l’homme et de son errance à travers les prisons de ses propres mirages. Pour que cette ébauche, très parcellaire certes, puisse être féconde spirituellement, en alimentant une vie proprement spirituelle, il lui manquait encore de m’impliquer de façon plus essentielle, plus névralgique que seulement par le rôle social qui était le mien – il fallait que l’Image muette, invisible et omniprésente, l’Image rigide et pesante qui avait fait corps avec moi et avait pesé sur moi ma vie durant, soit décelée, soit vue enfin et s’écroule … Le premier seuil me faisant entrer enfin dans une  »voie spirituelle », avec la première ébauche d’une démarche de découverte de soi, j’allais le franchir dès l’année suivante.

À un autre niveau, ces années consacrent ma prise de distance, désormais sans retour, du milieu mathématique que j’avais quitté, comme elles consacrent aussi, irréversiblement, un changement de mode de vie. De citadin impénitent que j’avais été, prisonnier comme malgré moi des super-concentrations en matière grise scientifique de haut niveau que représentent certaines grandes villes, me voilà devenu locataire et habitant permanent d’une rustique maison paysanne, centenaire sûrement, aux murs épais comme ça comme on n’en fait plus depuis longtemps, encastrée dans un pittoresque et minuscule village accroché à flanc de colline dans le Lodévois, moi-même désormais un participant, tant soit peu, aux rythmes paisibles de la vie villageoise.

Pour le message de « La Clef des Songes » et, au delà même du message d’un livre particulier, pour ma mission, ces années fécondes où j’entre dans la mission sont aussi celles qui, d’emblée, me mettent en contact intime et intense avec la grande Crise : Crise de civilisation, Crise « évolutionniste », Crise spirituelle sans précédent … ; en contact aussi, par là-même, avec la perspective de la grande Mutation à laquelle celle-ci, de toute nécessité, nous affronte – sous peine de périr ! De périr, et d’entraîner dans notre propre destruction le prodigieux et délicat tissu de vie sur la terre, cette merveille des merveilles de la Création, fruit des incessants labeurs créateurs de la Vie depuis le fin-fonds des âges, se poursuivant sans relâche jusqu’à nos jours pendant des milliers de milliers de millénaires … Cette Échéance inéluctable, cette pesante menace mais aussi (dès qu’une foi vive, une foi folle et téméraire la transforme …) cette provocation puissante, inouïe de toutes les ressources créatrices enfouies dans les épaisseurs de l’homme, c’est en ces années-là que j’ai pu pour la première fois en entrevoir tout au moins (sinon vraiment en prendre) la mesure titanesque, prométhéenne – et pressentir alors dans un vertige (qui restait à fleur de conscience, tant je n’étais pas mûr encore pour l’assumer et le dépasser …) que ses dimensions, en vérité, dépassaient infiniment les possibilités simplement humaines.

Peut-être que la fidélité fondamentale, celle du moins qui m’a rendu apte pour la mission de « messager » à moi confiée, c’est d’avoir porté la connaissance de cette Échéance redoutable sans velléité de m’en décharger en la refoulant dans l’Inconscient, ou en l’oubliant tout à fait sous le charme du moment présent et dans le flux de la vie qui continue et qui reprend ses droits, ni non plus en faisant mine d’en mitiger toute l’impensable portée. Certes ces « états d’âme » que je me suis hasardé ici à évoquer apparaîtront à presque tous (et aussi à une partie de moi-même, qui de mon vivant jamais sans doute ne va désarmer …) comme des vaines subtilités psychologiques, des chimères sans conséquence et qui ne méritent pas d’en faire seulement mention. Pourtant, ce sont de telles « subtilités », de telles « chimères » qui assurément (maintenant j’en ai la conviction totale) sont premières au Regard de Dieu ! Elles ne sont pas étrangères. sûrement, à Son choix étrange, choix dingue même vu mon personnage si peu catholique, de faire de moi entre tous Son messager désigné (ou l’un parmi Ses messagers si d’autres encore se lèvent …), pour porter à un Monde avachi, affalé et noyé dans son propre bruit, l’annonce folle de la Mutation qui déjà se prépare dans le secret de l’Acte de Dieu – du seuil que nous devons franchir, que nous le voulions ou non, sans même l’option (que jusqu’à l’an dernier encore j’avais crû grande ouverte) de périr ! Ce n’est pas là Son dessein sur nous, que nous sombrions sans retour dans la poubelle géante ouverte et comblée par nos violences et par nos avidités. Certes, des multitudes sans nombre périront dans

la Tourmente – périront tous ceux, sûrement, qui jusqu’à l’Heure ultime seront restés sourds aux appels à l’éveil – mais l’Homme s’éveillera à son desti n humain, il se secouera de sa torpeur grégaire mille fois millénaire héritée du troupeau, et vivra ! Il s’éveillera et se mettra en marche, enfin, non pas par acte d’homme, tiré comme malgré lui de sa pesante épaisseur, mais par la Motion de Dieu surgie de ses profondeurs – profondeurs insoupçonnées, oubliées, inconnaissables à jamais …

Dans une vision dépassant l’histoire de ma seule personne, c’est cette mission d’annonciation, sûrement, qui m’apparaît à présent comme le fruit le plus lourd, le plus riche par son inimaginable Promesse, de ces années bouillonnantes, intenses, souvent confuses et troubles et pourtant portées alors par une immense espérance – une espérance vraie. Fruit prévu peut-être depuis longtemps avant mon hasardeuse naissance, dès avant mes premiers pas chancelants d’enfant d’homme soutenu par une Main invisible et aimante ; fruit appelé par un Acte et par un Devenir qui, en ce moment encore ou j’écris, sont devant nous, invisibles à mes yeux scrutateurs comme aux yeux de tous … Mais fruit pourtant qu’en ces années-là, tout ignoré qu’il fut encore, il m’appartenait de laisser déjà germer et se former, et amorcer en moi sa maturation secrète. Elle s’est poursuivie obscurément, tenacement, loin de tout regard sauf d’Un seul, tout au long des quatorze années qui ont suivi et jusque dans ces notes en cet instant même encore où j’écris.

Ou faut-il dire plutôt que je suis en train déjà de presser un fruit lourd et mûr à point, qui s’est détaché naguère pour tomber dans mes mains grandes ouvertes ? Si le fruit est le message, l’annonciation de la Promesse et de sa fruition prochaine, celle-ci me fut échue avec les rêves prophétiques, voilà déjà plus de six mois. Ce fut alors, peut-être, l’ultime récolte de ces semailles oubliées, qu’il m’appartient maintenant, en serviteur zélé du Maître des Moissons et sous son Regard attentif et discret, de faire se transformer en Vin.

16) Le Mal (méchanceté) intrinsèque à l’homme civilisé, cause de la grande crise :

Selon Grothendieck, c’est le Mal, au sens de méchanceté humaine, qui est responsable de la crise civilisationnelle de ces dernières décennies ayant entraîné la grande crise biologique actuelle. C’est le mal sous sa forme la plus radicale, le mal à la racine de tous les autres maux, et ce mal est uniquement dû au mépris de Dieu. Il s’agit donc bien d’une crise spirituelle d’un humain inachevé ! À la base, l’homme était un animal très proche du singe ni plus ni moins. Puis, pendant son évolution il a perdu beaucoup de ses capacités sauvages au profit d’un cerveau et d’un langage plus sophistiqués qui devaient lui permettre de jouer un rôle particulier dans cette grande Aventure de la vie et de l’univers. D’une certaine façon, il a « naturellement » dégénéré par rapport au singe (dont les pieds sont devenus préhensiles par exemple), il a progressivement perdu sa « niche écologique » mais, par contre, il aurait dû créer quelque chose de nouveau, quelque chose de mieux en parfait équilibre avec l’environnement. On peut penser que ce « quelque chose », cette nouveauté était en lien avec une Volonté qui nous dépasse, avec une Intelligence supérieure (au sens panthéiste), avec une Intention spirituelle. Hélas, ce processus d’évolution de l’homme sauvage vers l’Homme s’est mal passé – nous sommes effectivement des animaux dégénérés (malades), sans niche écologique, mais nous n’avons pas atteint le degré de spiritualité attendu. « Quelque chose » a échoué !

Quand Grothendieck parle de crise évolutionniste et de crise spirituelle pour expliquer la crise civilisationnelle et la grande crise biologique actuelle, il a entièrement raison. Et en attribuant la cause de ces crises à la méchanceté humaine, directement liée au mépris de Dieu et donc au renoncement à toute spiritualité, il prouve que la seule issue pour éviter le pire est effectivement une mutation accélérée (presque instantanée), une métamorphose brutale car il y a urgence.

Je tiens à préciser que les processus évolutionnistes sont excessivement longs (plusieurs dizaines voire centaines de milliers d’années) et qu’au début tout se passait relativement bien, tout au moins jusqu’au début du néolithique (il y a environ 10.000 ans) avant que l’homme ne commence l’agriculture et l’élevage. Aujourd’hui encore, il existe des tribus isolées qui vivent comme il y a 10.000 ans (en Amazonie par exemple) et qui auraient pu encore évoluer tranquillement vers cet « Homme spirituel du futur » s’il n’y avait pas URGENCE à cause du « déraillement » de leurs contemporains « soit disant » développés. Donc ce n’est pas vraiment l’homme qui est en cause mais l’homme civilisé dont la méchanceté est probablement la principale caractéristique. Tout s’est prodigieusement accéléré avec les civilisations modernes dites du progrès (sous-entendu technologique bien sûr), il y a quelques dizaines d’années seulement et cela devient de plus en plus intenable …

Quand je parle du « Mal » (avec ou sans majuscule) je ne pense jamais, comme on le fait souvent, à la souffrance comme telle, à la maladie, à la mort ou à des malheurs de toutes sortes qui peuvent frapper nous-mêmes ou ceux que nous aimons. Cette souffrance, si malvenue soit-elle, est inséparable de la vie, tant de celle de l’homme que celle des bêtes ou même des plantes. Dès que l’homme atteint un certain niveau de maturité, même s’il continue à être soumis plus ou moins au réflexe psychique puissant qui nous pousse a vouloir éviter la souffrance, celle-ci ne lui apparaît nullement comme un « mal » par elle-même, mais comme un ingrédient nécessaire et indispensable de son expérience de la vie et comme un moyen pour sa maturation. La morsure d’une telle souffrance est sans commune mesure, elle n’est pas de même nature que celle infligée par l’expérience, qui toujours déconcerte et prend de court, de la méchanceté des hommes.

Celle-ci est propre à l’homme, bêtes et plantes l’ignorent. Bien différente de la simple agressivité (que nous avons en commun avec les bêtes), la méchanceté consiste en une volonté consciente ou inconsciente (et peu importe au fond la différence) de faire souffrir, de nuire, voire de mutiler ou de détruire un être vivant, bête ou personne, étranger ou proche (voire même, tout exutoire écarté, soi-même). Souvent recouvert et cachée par les apparences plus anodines de l’égoïsme, c’est sous la forme de la « violence gratuite » que la méchanceté humaine est la plus troublante, au point que celui qui soudain se trouve frappé de plein fouet en reste le souffle coupé, comme en déroute soudaine devant cette chose qui « dépasse l’entendement ».

La méchanceté dans l’homme m’apparaît comme un des « versants », le versant « yang » du « Mal ». L’autre versant, le versant « yin », inséparable de celui-ci, est « l’attitude de fuite » devant la réalité, le refus de prendre connaissance au niveau conscient de la réalité telle qu’elle est vraiment, telle que nous la révèlent nos « saines facultés » et qu’elle nous est connue dans les couches plus ou moins profondes de l’Inconscient. A dire vrai, très rares sont les actes de méchanceté qui pourraient être accomplis en pleine connaissance de cause. C’est l’attitude de fuite seulement, en soi-même et en autrui victime ou témoin « du mal », qui rend ce mal possible ou tout au moins, qui rend possible au mal latent de s’exprimer et de s’accomplir. (…)

La condition humaine, telle que nous la connaissons à présent, sera profondément transformée, métamorphosée, élevée à un plan d’existence dont rien dans l’histoire des groupes et communautés humaines ne peut donner une idée. À dire vrai, ce qui nous est connu à présent (le plus souvent par une expérience et une appréhension toute confuse et périphérique) comme « la condition humaine » n’est que la condition de l’homme dans la société humaine, avant que lui ni elle n’atteignent pleinement à la réalité humaine. L’homme jusqu’à aujourd’hui a été un animal malade et apeuré, effrayé par le devenir humain en gestation en lui, plus qu’il n’a été homme. La pression du Groupe a implanté ou du moins cultivé et exacerbé en lui cette peur, cette impuissance d’être, le maintenant comme suspendu entre ses origines animales et sa finalité humaine : être créateur en perpétuel devenir, limité dans son immédiateté et sans limite dans son obscur devenir, le menant par des voies ignorées vers sa fin ultime, vers Dieu.

Quoi qu’il en soit – une fois l’Obstacle immémorial disparu, laissant libre champ au déploiement de la créativité humaine en chacun, encouragée et stimulée par celle de tous à l’échelle de l’humanité entière, ce déploiement prodigieux de l’humain dépasse de très loin l’imagination même la plus hardie et la plus visionnaire. Certes, la souffrance ne disparaîtra pas de la vie humaine, et heureusement ni même peut-être le conflit, du moins pendant de longs millénaires encore. Par contre, je suis persuadé que « le Mal » est appelé à disparaître. Les anthropologues de l’avenir le verront comme la très sérieuse « maladie d’enfance » de l’humanité naissante, dans sa pénible transition du troupeau animal à une réalité proprement humaine. Une maladie dont elle n’aurait su se guérir par ses seuls moyens, et pour laquelle il lui aura fallu l’énergique intervention du bon Médecin …

17) Les institutions religieuses coupables de la déspiritualisation des peuples :

 » La crainte de Dieu » : Je me rappelle que dans mon enfance déjà, et indépendamment même de l’ambiance antireligieuse qui l’avait d’abord entourée, ce terme-là me choquait. Aujourd’hui encore , il me met mal à l’aise. Il est vrai que depuis des millénaires, ce terme est devenu simplement synonyme de « respect de Dieu » ; et comme Dieu, le Grand Invisible, ne Se manifeste guère dans la vie du commun des mortels, le respect pour Lui revenait, pratiquement, à une attitude de respect et d’obéissance à l’égard de Ses commandements présumés, enseignés par la religion. À part cette « crainte » de Dieu, on insiste encore, dans la religion judaïque et plus encore dans la chrétienne, sur l’amour de Dieu pour l’homme, et sur l’obligation pour l’homme d’aimer Dieu. Ainsi, dans le contexte de la relation de l’homme à Dieu et à la religion, et aussi bien dans les textes sacrés ou édifiants que dans le langage courant, on constate une confusion déroutante entre des choses de nature aussi différente, voire incompatible, que crainte, respect, amour, obéissance à des lois et prescriptions, ou enfin, conformisme avec des attitudes et des façons de penser léguées par la tradition religieuse.

Mon malaise est sûrement dû à une incompréhension, laquelle se place, il me semble, à deux niveaux. Tout d’abord : comment se fait-il que toutes les religions sans exception (pour autant que je sache) soient fondées sur la crainte – sur la peur de redoutables sanctions divines ? Et : comment est-il possible qu’un confusionnisme psychologique et spirituel aussi grossier, aussi primaire, ait pu se maintenir dans la « pensée religieuse » jusqu’à nos jours ?

(…) Visiblement, le conditionnement religieux, tout aussi efficace que n’importe quel autre conditionnement culturel, agit comme une cécité partielle (intellectuelle et spirituelle à la fois), qui empêche les membres engagés d’une communauté religieuse quelconque de seulement voir ou sentir les incompatibilités les plus flagrantes, entre d’une part la saine raison, l’expérience de la vie et le discernement psychologique, et de l’autre certains aspects des enseignements et des façons de penser légués par la tradition. Ceux-ci, il est vrai, s’enracinent dans les textes sacrés, qui font figure de référence absolue pour les membres de la communauté religieuse. (…). Certes, c’est une tâche délicate entre toutes de distinguer l’esprit des textes sacrés de leur lettre. Devant une telle tâche, il semblerait que le penseur croyant, jusqu’à aujourd’hui même, ait fait le choix de s’enfermer dans l’attitude archaïque du « respect » scrupuleux de la lettre. Cette prudence des esprits religieux s’apparente, bien souvent, à une véritable abdication des facultés de connaissance, à nous imparties par la Sagesse divine. Elle m’apparaît comme une des causes principales de la stagnation séculaire de la pensée religieuse, et de l’impuissance des religions à se renouveler de l’intérieur. (…).

Vouloir jeter un voile pudique sur ces faits bien éclatants, par sempiternel « respect » pour les religions établies, ne me semble pas un moyen convaincant pour stimuler l’apparition d’une renaissance religieuse véritable – d’un renouveau qui ne soit, en réalité, simple retour ou régression dans le giron des attitudes répressives archaïques. Qu’un tel retour soit un moindre mal, en comparaison avec l’a-religiosité et la déspiritualisation à outrance du monde d’aujourd’hui, c’est une chose entendue. Mais les mêmes causes produiront les mêmes effets. Une prétendue « renaissance » religieuse qui irait de pair avec une répression systématique des facultés et de la pulsion de connaissance dans l’homme, ne manquera pas de susciter en lui (et fort heureusement) les mêmes r·ésistances conscientes et inconscientes, et de conduire dans un cul-de-sac spirituel semblable à celui où nous nous trouvons aujourd’hui.

Mais je reviens au chapitre de la crainte, pierre angulaire commune, semblerait-il, de toutes les religions du monde. Un respect fondé sur la crainte est un respect ambigu, un faux respect. Ce n’est pas un respect au sens spirituel du terme. Un tel respect découle spontanément d’une connaissance de ce qui est respecté, comme chose ou personne ou être en lequel sont reconnues des qualités de « bonté » ou d’excellence qui appellent le respect. Un tel respect ne peut être le résultat d’une contrainte, d’une peur, d’une crainte. La crainte que nous avons d’une chose ou d’un être fait obstacle à une connaissance et brouille la perception que nous pourrions avoir des qualités en eux qui seraient de nature a susciter un respect véritable. Le « respect » basé sur la crainte, tout comme celui basé sur l’espoir d’une récompense, n’est pas un respect mais un marché conclu, dans lequel on espère être gagnant : je te « respecte » et (s’il le faut ) t’obéis, et en échange tu t’abstiens de me faire du mal (ou tu m’en feras moins que tu ne m’en ferais autrement), voire même, tu me gratifies de récompenses. C’est le respect du brave citoyen pour la force, d’où qu’elle vienne, le respect pour la trique, encouragé jusqu’à aujourd’hui même par toutes les religions du monde. Et le faux respect religieux, c’est la crainte d’une trique invisible (ayant nom « Dieu » ou tout autre nom à l’avenant) ; d’une trique concrétisée cependant par une institution religieuse bien tangible et ayant force coercitive convaincante. Dès que la trique terrestre, qui est censée refléter la trique céleste, vient à disparaître, ce respect-là s’évanouit en l’espace d’une génération ou deux. Ce n’est pas une attitude spontanée de l’esprit, signe d’un discernement et d’une maturité, mais bien un des innombrables conditionnements et réflexes du « moi », résultat d’un simple dressage et signe d’une immaturité spirituelle. Et pourtant, il semble bien que le fondement commun de toutes les religions du monde soit ce faux respect, enraciné dans la crainte !

Plus loin, il précise que les Églises utilisent les religions comme de simples instruments de répression pour exercer leur pouvoir au nom d’un « amour servile » de Dieu, c’est-à-dire l’amour contraint fondé sur la peur de l’enfer et l’espoir des béatitudes éternelles. D’ailleurs, l’expression « amour servile » est une antithèse aussi stupide que destructrice pour la foi.

18) Jésus Christ face à la méchanceté des hommes :

Je viens de comprendre que ce sont justement ceux qui lisent les livres saints et qui devraient aider les hommes à découvrir leur foi, qui, au contraire génèrent la répression, le rejet du message spirituel et par suite font naître ce Mal radical, propre à l’humain et à aucun autre animal ou être vivant, qu’on appelle Méchanceté. Ce Mal responsable de tant de guerres, de massacres, de génocides, d’écocides, d’égoïsme et de cruauté.

On peut bien nous présenter les icônes de tous les mystiques ayant (ou non) existé, de tous les porteurs de sacerdoce ou autres martyrs, même le plus vénérable, Jésus Christ ; si on se borne à nous réciter les livres saints sans en extraire l’essentiel, sans en actualiser le contexte, sans en faire ressortir la foi et la connaissance spirituelle, c’est-à-dire si on se limite aux lettres sans être capable de les interpréter, alors elles resteront lettres mortes ; et si on déclame, si on chante, si on invite à la prière, en imposant, en menaçant, en orientant, alors on devient un repoussoir de la foi et on prive les hommes de leur liberté de pensée spirituelle, on les empêche de découvrir la Vérité qui est en eux, on inhibe leurs pulsions de Bonté et d’Amour ; bref, on les transforme en des êtres méchants, possédés par le Mal … colère, vengeance, jalousie, racisme, spécisme, la liste est interminable …

J’ai constaté autour de moi, que Jésus, en tout cas l’image que les gens ont de Jésus, n’a rien à voir avec son parcours mystique ni ce que les religieux en ont retenu. Jésus apparaît comme un révolutionnaire de la paix, de l’amour et de l’Écologie, seul au milieu d’un monde où ne compte que la guerre, la haine et l’appropriation de la Terre et de ses richesses. Celui que la loi des hommes a condamné, celui qu’on a persécuté pour ses idées, celui qu’on a privé de liberté en le clouant sur la croix comme un oiseau pour l’empêcher de voler vers la voix de la Vérité, pour l’empêcher d’exprimer et d’enseigner la Spiritualité qui aurait dû élever l’Humanité vers les plus hautes cimes en harmonie avec tous les autres êtres vivant, dans un environnement transcendé – n’était-ce pas la destinée de homo sapiens quand il a commencé à évoluer dans cette grande Aventure que représente la Vie dans l’Univers ? Beaucoup de peintres, de poètes, d’artistes ont eu besoin de représenter Jésus, le calvaire, la crucifixion, la passion, l’amour, l’altruisme, peu importe qu’ils étaient croyants ou athées. Je dirais même que les plus belles œuvres ayant mis en valeur la grandeur de Jésus on était créées par des artistes athées, entièrement libres et inféodés à aucun évangile !

Oui, celui que Léo Ferré appelait « L’oiseau blessé » (consommé chaque jour par le pape, alias « Monsieur tout blanc« ), celui que Grothendieck comparait à un « Aigle aux ailes coupées« , est aimé par tous et, peut-être, encore plus par ceux restés libres de leurs pensées et de leur spiritualité intérieure (n’en déplaise à Messieurs et Mesdames obligés de se courber devant les Églises).

(la pensée religieuse) est comme un aigle aux ailes coupées, ou pour mieux dire : comme un aigle trop bien dressé qui, par « respect » pour le Créateur qui est dans les nuées, aurait renoncé à l’usage de ses ailes qui L’en rapprocheraient.

À propos du christianisme et à propos de liberté dans la foi (qui n’a rien à voir avec la notion de « libre arbitre » des écrits apostoliques ou des canons de l’église), Grothendieck écrivait :

(…) c’est de n’avoir su discerner cette exigence essentielle de liberté dans la vie spirituelle au vrai sens du terme, qui est la cause de la « médiocrité » et de la tenace sclérose chronique pesant inexorablement sur le passé du christianisme, tout au long des deux millénaires qui se sont écoulés depuis la mort de Jésus de Nazareth.

Et concernant la mystérieuse aventure spirituelle de l’espèce humaine, il explique le chemin du renouveau – non le chemin d’un troupeau de « fidèles » à une lettre morte, mais celui que chaque croyant en Jésus doit découvrir tout au long de sa vie, dans le secret de son cœur et dans la fidélité à lui-même. Il s’agit pour le croyant chrétien de trouver le contact vivant d’une véritable filiation spirituelle avec la personne extraordinaire qu’a été Jésus, incarnation parfaite de la liberté créatrice dans l’esprit, et de puiser dans cette filiation adoptive, dans cette présence spirituelle de Jésus, l’authenticité et le courage pour accéder à sa propre liberté créatrice et à son propre devenir, à partir du degré de développement intellectuel et spirituel ou il se trouve en chaque jour.

On est bien loin du discours directif des curés ! et plus loin il écrit :

Par l’inertie spirituelle, le manque de souplesse et d’initiative créatrices (…), l’esprit même du message de Jésus et sa portée universelle ont été profondément faussés et mutilés. Dès ses origines et comme toutes les autres religions, le christianisme s’est fait moule institutionnel et doctrinal, mais il a voulu de plus y couler les hommes de tous les lieux et de tous les temps.

Enfin, il a des mots très durs quand il parle des chrétiens qui prétendent aimer le Christ :

Et si le Crucifié s’était obstiné de revenir en pays chrétien, par la grâce du Père , pour y porter le même message malvenu, mille fois déjà la chrétienté unanime l’aurait crucifié à nouveau, ou pendu, roué, écorché, brûlé vif devant la foule chrétienne en liesse, sur ordre du Pape en personne et avec la bénédiction de tous les apôtres et tous les martyrs et tous les saints et même les mystiques hélas!tous fils très obéissants de la très Sainte Église (alias le « Corps mystique du Christ »). Sauf que de nos jours où le fanatisme religieux, grâce au Progrès, n’a plus cours, il serait enfermé au cabanon comme objecteur de conscience et sans déranger le Pape, et ainsi mis le plus humainement du monde hors d’état de nuire …

19) Ma mission :

Il aura fallu que j’atteigne l’âge de 62 ans pour découvrir ma spiritualité, moi qui me croyais profondément athée, envers et contre tout. Est-ce une question de maturité spirituelle très tardive ? Quelqu’un ou quelque chose m’a-t-il aidé ? Quelque chose, je ne sais pas mais quelqu’un, oui et ils sont même plusieurs.

Dans ma vie j’ai ressenti plusieurs fois le besoin de croire en une entité supérieure, un système au-delà du réel. À chaque fois, c’était face à la mort d’un être cher et dont je ne supportais pas l’absence. Je cherchais un besoin de me rapprocher de celui ou de celle qui me manquait et je me laissais tenter, dans ces moments de détresse, par la facilité du recueillement dans des lieux où la présence du Christ était perceptible. Il me semblait que seule cette présence pouvait me consoler et j’allumais un cierge ou plutôt une petite bougie cachée dans un coin d’une petite chapelle. J’avoue que j’y ressentais un certain réconfort au fond de moi, indéfinissable, mais assez vite je remontais à la surface, convaincu que tout ceci n’était que simagrées et superstition. Je retournais alors dans mon athéisme primaire sans me poser plus de questions.

Et puis en vieillissant et après avoir subi de multiples blessures par la faute des hommes, je suis devenu misanthrope en même temps que je me rapprochais de plus en plus de la nature jusqu’à devenir l’ami d’un arbre, perdu au milieu du Morvan, où je m’étais réfugié avec mon épouse fidèle, loin du bruit de la ville que je ne supportais plus. Des événements très particuliers et qui risquaient de me conduire tout droit en prison, m’ont fait fuir un système judiciaire partisan et inquisiteur. J’ai quitté la France pour me retrouver dans un petit appartement dans la ville natale de mon épouse en Roumanie. Cette période a été très difficile pour moi, je l’ai vécu comme un renoncement à mon besoin de retour vers la nature, tout en subissant le bruit et l’incompréhension de voisins beaucoup trop préoccupés par les « merveilles » de la société de consommation (dont ils avaient été frustrés sous le communisme) pour respecter ma liberté de vouloir vivre autrement. Là-bas, j’ai découvert l’homme dans toute sa médiocrité (génocide des chiens errants, banalisation de la misère des petits enfants tziganes, combines en tout genre et abus, corruption de toutes les institutions, grosses berlines bruyantes et polluantes occupant tout l’espace, etc.) sous le regard complice d’une Église orthodoxe archaïque, fière de son pouvoir et de sa nation. Perdu au milieu de tous ces gens hypocrites, passant leur temps à faire le signe de croix à chaque carrefour, tellement il y a d’églises, assourdi par le vacarme des cloches et des klaxons, je me suis isolé de plus en plus dans mes lectures sur internet.

J’avais besoin d’exprimer ma souffrance et de comprendre le mal qui m’entourait. Loin de mon arbre, j’ai commencé à écrire des petits poèmes … la plupart étaient anti-religieux et misanthropes mais il y en a un que je ne saurais classer. J’y parle de la vie, de la mort, de l’infini, du monde et à la fin je fais allusion au Christ, sans le nommer. Ce poème tourne aussi autour du nombre Pi et de sa magie. J’ai oublié comment est né ce poème mais les images et les mots sont venus tout seuls sans que je sache vraiment pourquoi.

J’aime mettre mes poèmes en musique sous la forme de petits clips (sous YouTube) mais celui-ci m’intriguait, je n’arrivais pas à bien le cerner et je m’y suis repris à trois fois pour réaliser, en fait, trois petits clips. Au dernier essai, je me suis laissé emporter vers une version mathématique, cyclique, galactique pour finir en apothéose avec la crucifixion de Jésus, oiseau blessé cloué sur la croix, libéré tel un aigle qui retrouve ses ailes pour rejoindre le royaume des cieux ! J’ai appelé cette version « Mathématique iconoclaste » et en voulant vérifier sur Google si ce titre n’existait pas déjà, je suis arrivé (sans savoir comment et pourquoi) sur des articles annonçant la mort d’Alexandre Grothendieck (4 ans plus tôt). Je ne connaissais pas cet homme mort en 2014 (l’année où je me suis retiré dans le Morvan), je ne savais rien de lui mais en lisant son histoire, il m’a semblé (en toute modestie) qu’elle ressemblait un peu à la mienne (mon père communiste, athée, héro de la résistance, artiste peintre, ma carrière de chercheur, le harcèlement moral subi et ma demande de mise en disponibilité pour raisons personnelles, mon retrait de la société, mon mode de vie). Quand j’ai découvert « La clef des songes« , j’ai compris que je faisais partie des lecteurs ciblés, ceux qui doivent comprendre le Message transmis (en résonance avec son auteur) pour le transmettre à d’autres en y apportant leur propre connaissance et sensibilité.

La quête existentielle de Grothendieck et son témoignage m’ont, en fait, permis de découvrir ma propre spiritualité et je suis persuadé que ce que je ressens désormais est Vrai. Grothendieck m’a libéré de 62 années d’ignorance quand il me fallait juste un peu de confiance pour croire en ce qui était déjà enfoui au fond de moi. Il m’a donné cette confiance et tout me paraît aujourd’hui si clair.

J’ai toujours refusé de lire les livres saints, mon épouse roumaine qui a reçu une éducation religieuse m’aide quand je lui pose quelques questions de catéchisme, mais je lui demande très peu, juste des bases élémentaires, celles que chaque enfant (sauf moi) connaît. Ceci étant précisé, il y a quelques libres-penseurs qui, paradoxalement, m’ont éclairé (ou plutôt sensibilisé) pendant ces plus de soixante années de nuit spirituelle – pas assez cependant pour me libérer comme vient de le faire Grothendieck. Avec le recul, je suis convaincu que c’est justement parce qu’ils étaient insoumis que je les voyais Grands et que j’étais réceptif à leur vision du Monde. D’abord, et avant tout, c’est mon père qui m’a le plus impressionné quand il a peint un magnifique calvaire dans un style cubiste arrachant d’émotion, ensuite Léo Ferré dans sa chanson « Monsieur tout blanc » évoquant le juif crucifié et sa race maudite, enfin Joffroi, tout simplement, dans sa chanson « Prière iconoclaste » (c’est lui d’ailleurs qui m’a inspiré le titre de mon clip « Pi« , d’où ma recherche sur Google et ma découverte récente). Pour être parfaitement honnête, il y a aussi quelques autres poètes pas forcément athées, notamment Alfred de Vigny avec « La mort du loup » et Alfred de Musset avec « Rêverie » qui m’ont marqué, mais leur influence est bien moins mystérieuse si je me fie aux coïncidences m’ayant conduit jusqu’à « La clef des songes« . Il y a, par contre, une poétesse tzigane, Bronislawa Wajs (surnommée « Papusza« ), croyante mais aussi très proche de la nature qui m’a beaucoup influencé (par ses messages ?).

Ce sont donc essentiellement les anarchistes, ceux qui ont foi en un idéal venant des profondeurs de leur cœur, qui m’ont ouvert les yeux sur ma spiritualité et certainement pas les religieux qui eux, au contraire, ont relégué aux oubliettes de mon âme les quelques sursauts de « croyance en Dieu » que j’avais pu ressentir au cours de ma vie, après la mort d’un être cher. Les gens d’Église (religieux et cul-bénits), par leur comportement, n’ont fait que me débarrasser de ma foi comme d’un « rejet d’inconscient », ils m’ont donné l’envie d’avoir honte de croire en Dieu – ces gens sont des repoussoirs de l’Amour et de la Vérité.

L’Église n’a pas le monopole de la foi en Dieu et encore moins le monopsone, pourtant tous le États confient aux institutions religieuses le soin d’enseigner Dieu et d’aider les peuples à approfondir leur spiritualité. Et si quelqu’un de libre, rattaché à aucune religion, ose parler de Dieu et de spiritualité à sa manière sans faire référence à aucun livre saint, il sera aussitôt considéré comme un imposteur et à ce titre condamnable. Si de surcroît il arrive à séduire quelques âmes perdues et qu’il organise des réunions publiques, il sera condamné et son organisation sera interdite car assimilée à une secte. Il n’y a pas de liberté d’expression lorsqu’on touche au nerf de la guerre, de l’argent et du pouvoir ! On peut méditer seul dans son coin, ça ne dérange personne, mais si on veut faire part au monde de ses visions spirituelles, alors on risque d’être muselé comme objecteur de conscience. Cela s’appelle de la dictature ecclésiastique, ça dure depuis des millénaires et ça empêche l’homme d’évoluer vers sa destinée spirituelle.

20) Abstraction Divine :

Grothendieck l’a écrit et je l’ai bien compris : Il est ridicule et prétentieux de vouloir expliquer, par un quelconque modèle, les « Choses Divines ». Mais je n’ai pas peur du ridicule (je suis en quelque sorte blasé de l’avis de ces gens qui jugent les autres) et je me lance, non pas dans le but de vouloir convaincre ou conceptualiser, mais tout simplement parce que j’ai besoin d’un cadre plausible pour entrer dans le vif de ma spiritualité. Peut-être que d’autres ont un esprit tordu comme le mien et que ces quelques élucubrations les aideront ou les inciteront à se lancer dans une démarche similaire à la mienne : la recherche de leur spiritualité, c’est-à-dire le lien qui les unit avec Dieu à travers le monde.

Imaginons une infinité de systèmes imbriqués les uns dans les autres à la manière des poupées russes (fractales). Ils forment un Tout que l’on pourrait appeler Dieu mais ils n’existent pas dans la réalité (objective), ils ne sont qu’esprit (subjectif) que l’on pourrait appeler âmes. Ces systèmes sont immatériels mais cohérents grâce à des processus assimilables à des formes d’intelligence en réseau capables d’échanger des informations. Ce réseau intelligent reliant les âmes de chaque système pourrait s’appeler spiritualité qui implique une notion de confiance et de solidarité. En effet, il est impossible de formaliser une vérité (une connaissance) à l’intérieur d’un système car la preuve se trouve à l’extérieur, dans le système au-dessus (principe de limitation). De même, chaque système à besoin des systèmes d’en-dessous pour se réaliser. Cette abstraction est certainement approximative et inachevée (par le principe même de limitation) mais elle montre que sans spiritualité une âme est perdue. Il manque néanmoins une autre notion fondamentale pour expliquer le monde et la vie, c’est-à-dire le passage de l’immatériel au matériel : c’est la notion de créativité, directement liée aux formes d’intelligence. Il n’y a ni hasards, ni miracles, ces mots sont là pour cacher notre ignorance, il n’y a que logique et cohérence. On pourrait imaginer la vie sur terre comme une aventure – probablement une aventure de quelques milliards d’années comme il peut y en avoir d’autres ailleurs et / ou à un autre instant. Celle-ci a commencé par le big-bang, à partir de rien, la naissance d’une bille, puis de l’univers, puis la vie sur terre, etc … l’un des processus mis en jeu pour permettre aux âmes de vivre cette aventure est l’incarnation – l’Âme (liée à Dieu, le système suprême) incarne le monde, chacune des âmes (détachées de l’Âme) incarne un être (vivant ou inerte, planétaire ou moléculaire) les âmes à un ordre donné sont des fractales des âmes à l’ordre inférieur ou supérieur, si bien que toutes les âmes à chaque ordre sont des fractales de l’Âme. Quand l’aventure sera terminée, chaque âme retournera à l’Âme pour de nouvelles aventures … si Dieu le veut bien. Quand je parlais d’échange d’informations entre les âmes, de confiance (la preuve est au-dessus – cf en Dieu  – donc on la prend – on prend le message reçu en fait – telle quelle sans chercher à trop comprendre) et de solidarité, je pensais à l’incarnation (de l’extérieur vers l’intérieur) mais aussi à l’aura (de l’intérieur vers l’extérieur). Ces deux processus permettent les échanges entre toutes les âmes et avec Dieu (notre spiritualité, notre foi est en nous, il suffit d’aller la chercher au fond de notre psyché). Nous recevons et nous émanons – chaque âme, à travers chaque être (minéral, végétal, animal) joue son rôle dans la grande aventure que nous traversons actuellement sous le couvert de Dieu.

Nous captons ainsi des messages et nous en émettons, faut-il encore les écouter ou les voir, ce que l’homme refuse systématiquement au nom de sa fameuse raison qui lui a fait perdre sa spiritualité. La crise civilisationnelle qui menace aujourd’hui la planète Terre et qui a déjà déclenché la 6ème grande crise biologique à cause d’une modernité technologique stupide et dévastatrice n’est rien d’autre qu’une crise spirituelle de l’espèce humaine. Cette espèce n’aura pas fait long feu mais l’aventure continue et il y a aura d’autres aventures. Les âmes ont-elles une mémoire ? Celles qui ont incarné l’homme moderne sauront-elles se souvenir ? Probablement oui car les aventures permettent à l’Âme de mûrir et de parfaire sa destinée en éliminant les anomalies du système.

21) Simples coïncidences ou messages essentiels :

De façon aussi mystérieuse que ma rencontre fortuite avec Alexandre Grothendieck au travers d’un petit poème sur le nombre Pi, dont j’ai déjà parlé dans le début de cet article, il m’est arrivé plusieurs fois de me retrouver confronté à des coïncidences troublantes qui me rapprochent du Message prémonitoire révélé dans « La clef des songes ». Bien sûr, je ne m’aperçois de cette réalité que a posteriori et après lecture des révélations de l’auteur. Il pourrait donc tout simplement s’agir que d’un banal effet Pygmalion. Je ne peux pas vraiment me prononcer moi-même sur ce verdict et c’est la raison pour laquelle je vous livre directement quelques exemples de ces fameuses coïncidences et chacun pourra juger en son âme et conscience.

         – Retour sur le petit poème Pi (Mathématique iconoclaste) et choix de la vidéo :

Je reviens à nouveau sur cette petite phrase perdue au milieu des 1018 pages de « La clef des songes » (à la page 359 exactement) :

(la pensée religieuse) est comme un aigle aux ailes coupées, ou pour mieux dire : comme un aigle trop bien dressé qui, par « respect » pour le Créateur qui est dans les nuées, aurait renoncé à l’usage de ses ailes qui L’en rapprocheraient.

À la fin de ma vidéo YouTube « Mathématique iconoclaste », j’ai représenté Jésus Christ d’abord cloué sur la croix (*), puis libre tel un oiseau sauvagement blessé par les hommes qui rejoint le royaume des cieux. L’oiseau que j’ai représenté est un aigle ; j’aurais préféré choisir une blanche colombe mais mon choix a été orienté vers l’aigle représenté dans le clip « The Rains of Castamere » (extrait de la série télévisée américaine « Game of Thrones Season 4« ) interprété par le groupe islandais Sigur Ros, paroles de George R. R. Martin reproduites ci-dessous.

(*) En France, ce sont les chouettes ou les hiboux qu’on cloue sur les portes pour conjurer les mauvais sorts (ces rapaces étant considérés comme les messagers de la mort) !

Je n‘avais pas prêté attention au texte du clip choisi à l’époque, seule la photo de l’oiseau m’avait attiré. Je viens de le traduire en français. Je ne retiendrai que deux vers  :

Maintenant les pluies pleurent sur son royaume
Et il n’y a pas une âme pour l’entendre

Le message est très clair et sonne comme un ultime appel !

Je ne peux m’empêcher de penser aux effets cataclysmiques engendrés par nos civilisations scientistes, narcissiques et mégalomaniaques sur le climat. Il ne s’agit pas que de pluies diluviennes comme celles du Bosphore lors de la dernière déglaciation quand la Mer noire s’est reconnectée à la Méditerranée. Cet effet, qui a profondément marqué les esprits il y a 8000 ans (voir la légende biblique du déluge), était purement naturel et dans le cycle normal des alternances climatiques. Aujourd’hui, il s’agit d’un dérèglement violent sur un très court laps de temps, exclusivement anthropique, induit par la folie des hommes dans leur course vers une croissance continue. Et ce n’est pas que le climat mais aussi la pollution (des pluies acides, des eaux toxiques, un air irrespirable), des déforestations titanesques, l’épuisement des ressources, l’extermination des espèces, les guerres … et la pire celle de l’atome que l’on voit poindre !

Pas une âme humaine pour entendre cet appel. L‘homme ne sait même plus qu’il a une âme. Comment pourrait-il écouter les messages spirituels ? Les gurus des Églises restent scotchés sur les livres saints et bercés par leurs belles légendes, joli alibi pour fermer les yeux et laisser faire !

         – Retour sur Papusza, la poétesse tzigane :

Bronislawa Wajs (1908-1987), surnommée Papusza, se disait fille de la forêt, elle comprenait la souffrance du monde comme le montrent ces quelques vers extraits du poème « Terre, je suis ta fille »  :

Mais Terre, tu es en larmes ! / Criblée par la douleur. / Mais Terre, ton rêve pleure !
O Terre, pardonne moi de t’avoir blessée / (…)
Faisons de nous deux un seul corps, / après tout, quand je mourrai, tu m’accueilleras !
Terre, je crois en toi, profondément. / Je peux mourir pour toi.
Personne ne pourra t’arracher de moi / et je ne te donnerai à personne.

J’ai traduit certains poèmes de Papusza en Français. Celui qui suit est pour moi une énigme. J’ai eu beaucoup de mal à le traduire et je m’interroge encore sur son sens. Elle l’a écrit en 1952, probablement pour Jerzy Ficowski, poète polonais qui a découvert son œuvre et lui a permis d’en éditer une partie. C’est ce que je pensais en tout cas mais maintenant je ne sais plus. Peut-être s’agissait-il d’un message beaucoup plus profond destiné à une bonne âme car la Terre pleure (les hommes l’on blessée) et le dessein du monde est compromis (son rêve pleure) à cause de notre irresponsabilité.

Au fil du temps,
peut-être bientôt, dans pas longtemps,
tes mains découvriront mon chant,
secrètement,
à la lumière du jour ou à celle de l’aura.
Tu me réciteras et de moi tu diras :
Était-ce une saga
ou sa vie d’ici-bas ?
Puis toutes mes poésies
mais tout le reste aussi,
tu les oublieras.

Ce texte m’intrigue encore plus depuis que j’ai lu « La clef des songes ». Il ressemble tellement à cette petite voix douce qui chuchotait dans les rêves messagers de Grothendieck sans insister mais qui revenait de temps en temps, inlassablement avec une infinie patience ; petite voix trop souvent ignorée ou très vite oubliée. Aujourd’hui, ce poème est un peu comme une piqûre de rappel à notre spiritualité. Plus que jamais, nous devons ouvrir grand nos oreilles et scruter l’horizon à la recherche d’une petite voix pour nous conseiller.

         – Moins d’un mois avant le décès d’Alexandre Grothendieck :

En octobre 2014, cela faisait déjà 6 mois que je m’étais isolé dans le Morvan. J’avais trouvé un équilibre loin du stress des villes et au calme. Parfois, le silence était total et quand il y avait des sons, c’était des chants d’oiseau ou le souffle du vent dans les arbres ou un ruissellement, une pluie. Même les sons les plus forts, quand l’orage grondait ou pendant le rut des bovins, étaient mélodieux. Je n’avais plus subi les bruits de la modernité, je n’avais plus ressenti ni pression, ni méchanceté depuis 6 mois ; je me sentais bien.

Le 16 octobre 2014, j’ai écrit un petit texte en pensant à tous ces gens qui, comme moi auparavant, devaient subir la folie d’une société esclave de son progrès technologique. C’était une forme de manifeste qui commençait comme le célèbre appel de l’abbé Pierre du 1er février 1954 (on venait de m’offrir un livre de ce brave homme). J’avais oublié ce gribouillage qui ne présente pas un grand intérêt sur la forme mais, en le relisant aujourd’hui, je m’aperçois que sur le fond j’étais assez proche de certaines idées exprimées dans « La clef des songes » … il est clair que l’éloignement de l’agressivité des jungles urbaines et des tensions imposées par la société de consommation permet à l’homme de se ressourcer et de retrouver ses racines. Il devient alors possible d‘entrevoir la vie et le monde autrement, en symbiose avec la nature dont nous faisons partie, tout en cherchant notre rôle bien particulier en tant que « animal relique » ayant perdu sa niche écologique mais doué d’une capacité d’abstraction. Cette capacité doit être utilisée pour le bien de la planète et de l’univers et non pas pour l’hégémonie de notre espèce, nous ne sommes pas le Maître du Monde !

La science et surtout l’usage qu’il en est fait devrait servir la paix et l’harmonie et non pas la guerre et la destruction. Il est là notre rôle, mais sans méditation (muselée par le vacarme de la modernité technologique), sans recherche de l’Absolu (ridiculisée par l’impertinence de l’Église scientiste), sans développement de notre spiritualité (inhibée par l’Institution religieuse), nous resterons un animal malade incapable de tirer profit de son évolution biologique et donc condamné à disparaître.

Je lance un appel, je crie au secours, mes amis … entendez-moi !
Nous pouvons changer ce vieux monde avant qu’il ne nous tue.
Fermons nos manuels scolaires avant qu’ils ne nous changent.
Renonçons aux illusions des civilisations qui nous affaiblissent.
Refusons la domestication de notre espèce, elle nous abâtardit.
Ne tombons pas dans les voies sans issue des paradis artificiels.
Réconcilions nous avec nous-même et sortons de ce piège.
N’ayons confiance en personne et fuyons les Églises du monde.
Ne nous confions à personne et surtout pas à nos aïeux.
N’écoutons que la force de nos sens et la voix de la liberté.
Un loup apprivoisé regardera toujours vers la forêt.
Un humain civilisé doit trouver son chemin spirituel.
Nous ne sommes pas un troupeau de moutons.
Nous n’avons besoin d’aucun berger.
Méfions nous de la psychose des foules.
Nous n’avons besoin d’aucun guru.
La vérité est en chacun de nous.
Apprenons à l’écouter.
et notre espèce
renaîtra !

22) Mieux connaître l’auteur de « La clef des songes«  pour mieux comprendre sa démarche :

Seul un personnage exceptionnel au parcours extraordinaire est capable d’écrire un ouvrage aussi puissant de vérité et d’intimité que « La clef des songes« . Il ne s’agit pas, ici, de faire la biographie de l’auteur en alignant les dates et les événements glorifiants que de nombreux sites internet ont déjà largement cataloguer. Il s’agit plutôt d’insister sur des faits ou des situations moins connus ou, en tout cas, moins mis en avant car beaucoup moins valorisant pour nos sociétés et nos institutions prestigieuses qui ont blessé moralement Alexandre Grothendieck le transformant même, parfois, en véritable bouc émissaire d’une science désorientée aux ordres de lobbies démoniaques pour servir une civilisation dépravée et imbue de la supériorité de l’espèce humaine.

Avant tout, je tiens à préciser, contrairement aux inepties qu’on peut lire parfois ici et là, que lorsqu’il a écrit « La clef des songes« , Alexandre Grothendieck était en bonne santé mentale et que ses intentions doivent être respectées. Il a toujours su puiser en lui la force de surmonter les plus grosses blessures et pourtant la vie ne l’a pas été épargné : que ce soit après de fortes ruptures (en 1957 quand sa mère décéda, en 1970 quand on l’obligea à claquer la porte de l’IHES) ou que ce soit à cause des trop nombreuses humiliations auxquelles il a été soumis tout au long de sa carrière, en particuliers après 1973 quand on l’a empêché de réintégrer la communauté scientifique. La plus grande blessure qu’on lui a infligé porte un nom qui devrait faire honte à tous ceux qui, aujourd’hui, se targuent de l’avoir côtoyé : Ceux qui l’ont mis de côté (les plus perverses) comme ceux (ses amis) qui ne l’ont pas défendu. En 1981, par exemple, il parle lui-même « d’un coup de poing pris en pleine gueule«  après avoir appris que sa candidature à un poste de professeur avait été rejetée par une commission qui comprenait trois de ses anciens élèves. Cela s’appelle du harcèlement moral et c’est absolument ignoble ! Il en a pris beaucoup de coups de poing dans la gueule et, bien sûr, il a connu beaucoup d’événements dépressifs suite à tous ces traumatismes mais aucune névrose ou psychose n’a jamais été diagnostiquée chez Alexandre Grothendieck par aucun médecin.

Je profite d’ailleurs de cette précision essentielle pour faire une digression en ce qui concerne les conditions de son départ de l’institut où il travaillait et de son impossibilité de retrouver un poste « à sa taille » dans un autre centre de recherche :

Pour expliquer la démission de Grothendieck au sommet de sa carrière, la presse scientifique et journalistique prétend qu’il a lui-même rejeté ses collègues de travail et qu’il s’est volontairement isolé. Ce n’est pas totalement faux car il a été horriblement déçu en constatant que les chercheurs qui l’entouraient n’étaient pas du tout préoccupés par le fait de contribuer à la destruction du monde et qu’ils voulaient n’y rien changer (utilisation de leur découvertes par l’industrie de l’armement et au profit d’une modernité technologique de plus en plus aveugle aux écocides induits). Par contre, on ne parle jamais du harcèlement moral dont il a été victime. On n’écrit rien sur le corporatisme des élites de la communauté mathématique française qui l’ont mis hors jeu, lui, le génie des maths qui les surpassait très nettement mais qui n’était pas issu de leur caste !

Je vais brièvement réparer cet oubli, en espérant bousculer l’hypocrisie de tous ces gens coupables de la blessure infligée à ce prodige de l’Abstraction, pacifiste et visionnaire, et qui ne sont même pas capables de respecter ses intentions (en publiant ses archives contre sa volonté).

Obligé de s’exiler en France pendant la guerre, Grothendieck refuse ensuite de prendre la nationalité française car il ne veut pas faire son service militaire. Il est donc considéré comme apatride pour raisons antimilitaristes, ce qui l’empêche d’intégrer les grandes écoles prestigieuses comme Polytechnique ou Normale Sup. Il suit des études universitaires brillantes à Montpellier, Paris et Nancy puis part enseigner deux ans à l’étranger (Brésil, États-Unis). À son retour en France et à cause de son statut particulier, il ne peut pas être admis dans les grands centres de recherche nationaux comme le CNRS. Il est alors embauché à l’IHES (institut des hautes études scientifiques), un organisme créé près de Paris par un petit homme d’affaire d’origine russe (Léon Motchane), entièrement financé par des fonds privés. Paradoxalement et grâce au talent et à la force de travail de Grothendieck, cet institut deviendra vite un fleuron d’excellence et attirera les meilleurs jeunes mathématiciens de l’époque. Mais Grothendieck était rigoureux et fidèle à certains principes qui lui paraissaient fondamentaux comme le pacifisme et l’écologisme. De plus, il avait son franc-parler et n’hésitait pas à affronter Motchane ou à le traiter de menteur quand celui-ci restait vague sur les sources de financement de l’IHES, jusqu’au jour où, par stupidité ou par provocation, le petit homme d’affaire avoua que son institut recevait une nouvelle fois des subsides militaires. Cette trahison provoquera la démission de Grothendieck.

On était dans les années 70, en pleine révolution culturelle post 1968, et Grothendieck, qui avait initié le mouvement écologiste, en profitait pour organiser des actions militantes et se consacrer à la revue survivre qu’il avait créée. En même temps, il cherchait un nouveau travail pour développer ses recherches en mathématiques, dans lesquelles il restait très actif, mais il dut se contenter d’un poste d’enseignant à l’université de Montpellier où il avait été étudiant en 1945. On lui refusa un poste de professeur, on l’empêcha d’accéder à tout poste académique digne de son calibre et de sa notoriété scientifique. Grothendieck jouait portant un rôle central dans la communauté mathématique, il était même le meilleur et de loin, mais il n’avait pas le bon pedigree ! Il n’était pas normalien ni polytechnicien, il n’avait pas fait partie du système. S’il avait appartenu à la fameuse caste, au groupe des prétendues élites, s’il avait été ancien élève de Normale Sup ou de Polytechnique, on lui aurait trouvé un poste sur mesure digne de son talent et de sa contribution aux mathématiques. Mais voilà, un simple universitaire, même s’il est le meilleur mathématicien du siècle voire de tous les temps, n’aura pas ce privilège des petits arrangements réservés aux petits protégés.

Il est affligeant de constater ce corporatisme omniprésent de la science française et particulièrement en mathématiques. De ce point de vue, Grothendieck n’appartenait à aucun groupe privilégié, et c’est justement pour cela que personne n’a vraiment voulu l’aider. Maintenant, il est très facile, mais surtout très indécent, de l’accuser de s’être lui-même exclu. Mais comble de l’ignominie, il est parfaitement scandaleux d’oser l’accuser de folie après l’avoir harcelé moralement dans ce qui pour lui était vital : le monde des mathématiques.

Serait-ce une façon de s’en laver les mains à la Ponce Pilate ?

Remarque : Dans « L’étrange beauté des mathématiques » David Ruelle, physicien et mathématicien d’origine belge, qui a bien connu Grothendieck, notamment à l’IHES où ils étaient collègues, avoue que beaucoup de mathématiciens ne connaissent qu’une partie de l’histoire de cet immense génie, la plus belle. Mais, parce que lui non plus n’a pas été formaté par le système franco-français, il ose librement donner son propre témoignage et un avis personnel sur les liens de pouvoir et sur le corporatisme à l’intérieur du monde des mathématiciens en France.
Sa conclusion est cinglante : « Il s’est passé quelque chose de peu honorable. Et l’élimination de Grothendieck restera une tache dans l’histoire des mathématiques du XXème siècle ».

Enfin et pour montrer la modestie de cet homme au talent gigantesque, je terminerai cette présentation en rapportant quelques extraits d’un autre de ses ouvrages « Récoltes et Semailles » qui me semblent très révélateurs :

Quand j’étais gosse, j’aimais bien aller à l’école. On avait le même maître pour nous enseigner à lire et à écrire, le calcul, le chant (il jouait d’un petit violon pour nous accompagner), ou les hommes préhistoriques et la découverte du feu. Je ne me rappelle pas qu’on se soit jamais ennuyé à l’école, à ce moment. Il avait la magie des nombres, et celle des mots, des signes et des sons. Celle de la rime aussi, dans les chansons ou dans les petits poèmes. Il semblait y avoir dans la rime un mystère au delà des mots. Il en a été ainsi, jusqu’au jour où quelqu’un m’a expliqué qu’il y avait un « truc » tout simple ; que la rime, c’est tout simplement quand on fait se terminer par la même syllabe deux mouvements parlés consécutifs, qui du coup, comme par enchantement, deviennent des vers. C’était une révélation ! (…)

Entre 1945 et 1948, je vivais avec ma mère dans un petit hameau à une dizaine de kilomètres de Montpellier, Mairargues (par Vendargues), perdu au milieu des vignes. (Mon père avait disparu à Auschwitz, en 1942). On vivait chichement sur ma maigre bourse d’étudiant. Pour arriver à joindre les deux bouts, je faisais les vendanges chaque année, et après les vendanges, du vin de grappillage, que j’arrivais à écouler tant bien que mal (en contravention, paraît-il, de la législation en vigueur…). De plus il y avait un jardin qui, sans avoir à le travailler jamais, nous fournissait en abondance figues, épinards et même (vers la fin) des tomates, plantées par un voisin complaisant au beau milieu d’une mer de splendides pavots. C’était la belle vie – mais parfois juste aux entournures, quand il s’agissait de remplacer une monture de lunettes, ou une paire de souliers usés jusqu’à la corde. Heureusement que pour ma mère, affaiblie et malade à la suite de son long séjour dans les camps, on avait droit à l’assistance médicale gratuite. Jamais on ne serait arrivés à payer un médecin…

lettre manuscrite de Grothendieck interdisant toute diffusion de ses textes

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La foi sans confession

La foi est une voix imperceptible et pure, ancrée au fond de notre âme, qu’il faut apprendre à écouter, humblement, sans ouvrir nos livres et surtout pas les livres saints. Comme un enfant qui découvre la vie et cherche le sein à téter, comme un ruisseau qui se forme des sources et clapote doucement sur les pentes tracées, comme une fleur qui s’éveille du bourgeon et s’ouvre tendrement au soleil, nous devons nous abreuver et nous baigner de lumière à ses mots.

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À propos de cette foi et de cette voix, Alexander Grothendieck écrit dans « La clefs des songes » :

Cette foi n’est autre que la foi en nous-même. Non en celui que nous nous imaginons ou voudrions être mais en celui que nous sommes au plus intime et au plus profond – en celui qui est en devenir et que cette voix appelle. Parfois pourtant la voix se fait forte et claire, elle parle avec puissance – non celle du tonnerre, mais par la puissance même qui repose en nous, ignorée, et que soudain elle révèle. Telle est-elle dans le rêve messager (…)

Grothendieck est persuadé que Dieu nous parle au plus profond de notre psyché à travers ce qu’il appelle les « rêves messagers », plus loin il écrit :

Ce ne sont que des songes après tout, n’est-ce pas ? Qui donc serait si fou que d’écouter un songe, voire même le suivre ?

Même quand par extraordinaire Il élève la voix, on dirait que Dieu Lui-même fasse tout Son possible pour surtout ne pas faire pression sur nous si peu que ce soit pour L’écouter, alors que tout fait pression pour nous faire nous boucher les oreilles ! C’est presque comme si Dieu Lui-même Se mettait de la partie pour surenchérir : « oh vous savez, faut surtout pas vous en faire ou vous croire obligés, si Je te parle c’est comme si Je me parlais à moi-même en marmonnant. Je ne suis pas après tout un personnage important comme Untel qui parle à la radio et Untel autre qui donne une interview et Untel encore qui vient de publier un livre très lu ou Celui-ci qui affirme d’un air péremptoire en regardant autour de lui ou Celle-là à la voix de velours qui te retourne comme un gant … Je ne voudrais surtout pas leur faire la concurrence et d’ailleurs J’ai beaucoup de patience et énormément de temps, alors pour M’écouter rien ne presse, si ce n’est dans cette vie ce sera dans la prochaine ou celle d’après ou dans dix mille ans on a tout le temps … »

Avec tout ça, c’est même miracle quand il arrive, presque jamais, que l’Inimportant, le Tout-Patient, l’Insensé, l’Ignoré soit écouté ! Il n’a qu’à s’en prendre à Lui-même, le Maître de toute chair qui aime tant Se cacher et S’entourer de mystère et parler le langage des songes et du vent, quand Il ne fait silence. Le monde entier tonitrue et commande et décrète et statue, et promet et menace et fulmine et excommunie et taille sans merci quand il ne massacre sans vergogne, au nom de tous les dieux et toutes les sacro-saintes Églises, de tous les rois « de droit divin » et tous les Saints-Sièges et tous les Saints-Pères et toutes les patries altières, et (last not least) au nom de la Science oui Monsieur ! et du Progrès et du Niveau de vie et de l’Académie et de l’Honneur de l’Esprit Humain, parfaitement !

Et dans cette clameur de toutes les puissances et toutes fringales et toutes violences, Un Seul se tait et Il voit, et attend. Et quand d’aventure Il parle c’est à voix si basse que personne jamais n’entend, comme pour laisser entendre en même temps qu’Il murmure : « oh Moi vous savez, c’est vraiment pas la peine de M’écouter. D’ailleurs dans ce vacarme ça vous fatiguerait. »

Les voies de Dieu, je reconnais, sont insondables. Si insondables qu’on ne peut guère s’étonner que l’homme s’y perde et perde même la trace de Dieu et jusqu’au souvenir de Lui. Les religions que, nul doute, Il a inspirées, se contredisent et s’exterminent les unes les autres, et les peuples même qui naguère se proclamaient les fils d’une même Église, n’ont pas cessé de se massacrer les uns les autres à l’envi, à longueur de siècles et aux sons des mêmes hymnes funèbres célébrant le même Nom, les prêtres en chasuble en compagnie des poètes ceints de lauriers chantant pieusement amen « pour ceux qui pieusement sont morts pour la patrie … ».

De nos jours le bon Dieu il a passé de mode, mais le cirque macabre tourne aussi fort que jamais : les prêtres et les poètes font toujours leur boulot de croque-morts, sous la houlette alerte des généraux des rois des présidents des papes, tandis que la Science (alias l’Honneur de l’Esprit Humain), toujours aussi sublime et aussi désintéressée, fournit les moyens grandioses et impeccables des Méga-massacres perfectionnés électroniques chimiques biologiques atomiques et à neutrons sur les charniers d’aujourd’hui et demain.

Seul Dieu se tait. Et quand Il parle, c’est à voix si basse que personne jamais ne L’entend.

 

 

 

À la lumière de Grothendieck

 

Dans « la mort du loup », Alfred de Vigny écrivait :

« Gémir, pleurer, prier, est également lâche. – Fais énergiquement ta longue et lourde tâche – Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler, – Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

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Avant de mourir, Grothendieck, mathématicien de génie, a, mieux que personne, magnifiquement expliqué ce message dans son oeuvre  la clef des songes  que je vous invite à lire vous-même (*).

Je reviendrai sur cet homme extraordinaire, que je viens de découvrir, le temps de bien faire connaissance avec celui qui me semble être un guide spirituel d’une grande sagesse et d’une extrême délicatesse pour l’athée que je suis et que je reste.

Au-delà de l’athéisme spirituel, conceptualisé par Albert Einstein, Grothendieck nous entraîne dans un monde poétique où cohabitent abstraction et émotion de telle façon que tout devient clair et lumineux à l’instant où il le décrit avec un immense talent.

Sans jamais le définir, il crée, devant nos yeux endormis, l’Absolu qu’il nomme Vérité et parfois Dieu (sans jamais donner à ce mot une quelconque connotation mystique) et nous invite à aller le découvrir au fin fond de nous-même, tout en nous laissant une totale liberté pour suivre ou non le chemin tracé.

En attendant d’autres articles dans cette nouvelle catégorie, je vous livre la première étincelle qui m’est apparue et que je cherche à travailler dans cet environnement de  Mathématique iconoclaste .

(*) En écrivant cet article, ce matin, je fournissais un lien internet permettant de télécharger, dans son intégralité, cet ouvrage de 1018 pages. Mais je viens de découvrir une lettre manuscrite rédigée par Grothendieck lui-même qui insiste sur le fait qu’aucun de ses écrits ne doit être publié, sous quelque forme que ce soit, sans son autorisation expresse. Cela me pose un cas de conscience et je préfère retirer le lien par respect pour cet homme, au combien admirable.

Ci-joint cette lettre :

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Je tiens à préciser, contrairement aux inepties qu’on peut lire parfois ici et là, que Grothendieck était en bonne santé mentale et que ses intentions doivent être respectées. Il a toujours su puiser en lui la force de surmonter les plus grosses blessures et pourtant la vie ne l’a pas été épargné : que ce soit après de fortes ruptures (en 1957 quand sa mère décéda, en 1970 quand on l’obligea à claquer la porte de l’IHES) ou que ce soit à cause des trop nombreuses humiliations auxquelles il a été soumis tout au long de sa carrière, en particuliers après 1973 quand on l’a empêché de réintégrer la communauté scientifique. La plus grande blessure qu’on lui a infligé porte un nom qui devrait faire honte à tous ceux qui, aujourd’hui, se targuent de l’avoir côtoyé : Ceux qui l’ont mis de côté (les plus perverses) comme ceux (ses amis) qui ne l’ont pas défendu. En 1981, par exemple, il parle lui-même « d’un coup de poing pris en pleine gueule » après avoir appris que sa candidature à un poste de professeur avait été rejetée par une commission qui comprenait trois de ses anciens élèves. Cela s’appelle du harcèlement moral et c’est absolument ignoble ! Il en a pris beaucoup de coups de poing dans la gueule et, bien sûr, il a connu beaucoup d’événements dépressifs suite à tous ces traumatismes mais aucune névrose ou psychose n’a jamais été diagnostiquée chez Grothendieck par aucun médecin.

Je profite d’ailleurs de cette précision essentielle pour faire une digression en ce qui concerne les conditions de son départ de l’institut où il travaillait et de son impossibilité de retrouver un poste « à sa taille » dans un autre centre de recherche :

Pour expliquer la démission de Grothendieck au sommet de sa carrière, la presse scientifique et journalistique prétend qu’il a lui-même rejeté ses collègues de travail et qu’il s’est volontairement isolé. Ce n’est pas totalement faux car il a été horriblement déçu en constatant que les chercheurs qui l’entouraient n’étaient pas du tout préoccupés par le fait de contribuer à la destruction du monde et qu’ils voulaient n’y rien changer (utilisation de leur découvertes par l’industrie de l’armement et au profit d’une modernité technologique de plus en plus aveugle aux écocides induits). Par contre, on ne parle jamais du harcèlement moral dont il a été victime. On n’écrit rien sur le corporatisme des élites de la communauté mathématique française qui l’ont mis hors jeu, lui, le génie des maths qui les surpassait très nettement mais qui n’était pas issu de leur caste !

Je vais brièvement réparer cet oubli, en espérant bousculer l’hypocrisie de tous ces gens coupables de la blessure infligée à ce prodige de l’Abstraction, pacifiste et visionnaire, et qui ne sont même pas capables de respecter ses intentions (en publiant ses archives contre sa volonté).

Obligé de s’exiler en France pendant la guerre, Grothendieck refuse ensuite de prendre la nationalité française car il ne veut pas faire son service militaire. Il est donc considéré comme apatride pour raisons antimilitaristes, ce qui l’empêche d’intégrer les grandes écoles prestigieuses comme Polytechnique ou Normale Sup. Il suit des études universitaires brillantes à Montpellier, Paris et Nancy puis part enseigner deux ans à l’étranger (Brésil, États-Unis). À son retour en France et à cause de son statut particulier, il ne peut pas être admis dans les grands centres de recherche nationaux comme le CNRS. Il est alors embauché à l’IHES (institut des hautes études scientifiques), un organisme créé près de Paris par un petit homme d’affaire d’origine russe (Léon Motchane), entièrement financé par des fonds privés. Paradoxalement et grâce au talent et à la force de travail de Grothendieck, cet institut deviendra vite un fleuron d’excellence et attirera les meilleurs jeunes mathématiciens de l’époque. Mais Grothendieck était rigoureux et fidèle à certains principes qui lui paraissaient fondamentaux comme le pacifisme et l’écologisme. De plus, il avait son franc-parler et n’hésitait pas à affronter Motchane ou à le traiter de menteur quand celui-ci restait vague sur les sources de financement de l’IHES, jusqu’au jour où, par stupidité ou par provocation, le petit homme d’affaire avoua que son institut recevait une nouvelle fois des subsides militaires. Cette trahison provoquera la démission de Grothendieck.

On était dans les années 70, en pleine révolution culturelle post 1968, et Grothendieck, qui avait initié le mouvement écologiste, en profitait pour organiser des actions militantes et se consacrer à la revue survivre qu’il avait créée. En même temps, il cherchait un nouveau travail pour développer ses recherches en mathématiques, dans lesquelles il restait très actif, mais il dut se contenter d’un poste d’enseignant à l’université de Montpellier où il avait été étudiant en 1945. On lui refusa un poste de professeur, on l’empêcha d’accéder à tout poste académique digne de son calibre et de sa notoriété scientifique. Grothendieck jouait portant un rôle central dans la communauté mathématique, il était même le meilleur et de loin, mais il n’avait pas le bon pedigree ! Il n’était pas normalien ni polytechnicien, il n’avait pas fait partie du système. S’il avait appartenu à la fameuse caste, au groupe des prétendues élites, s’il avait été ancien élève de Normale Sup ou de Polytechnique, on lui aurait trouvé un poste sur mesure digne de son talent et de sa contribution aux mathématiques. Mais voilà, un simple universitaire, même s’il est le meilleur mathématicien du siècle voire de tous les temps, n’aura pas ce privilège des petits arrangements réservés aux petits protégés.

Il est affligeant de constater ce corporatisme omniprésent de la science française et particulièrement en mathématiques. De ce point de vue, Grothendieck n’appartenait à aucun groupe privilégié, et c’est justement pour cela que personne n’a vraiment voulu l’aider. Maintenant, il est très facile, mais surtout très indécent, de l’accuser de s’être lui-même exclu. Mais comble de l’ignominie, il est parfaitement scandaleux d’oser l’accuser de folie après l’avoir harcelé moralement dans ce qui pour lui était vital : le monde des mathématiques.

Serait-ce une façon de s’en laver les mains à la Ponce Pilate ?

 

Ruelle,_David_(1935)Addenda : Dans « L’étrange beauté des mathématiques » David Ruelle, physicien et mathématicien d’origine belge, qui a bien connu Grothendieck, notamment à l’IHES où ils étaient collègues, avoue que beaucoup de mathématiciens ne connaissent qu’une partie de l’histoire de cet immense génie, la plus belle. Mais, parce que lui non plus n’a pas été formaté par le système franco-français, il ose librement donner son propre témoignage et un avis personnel sur les liens de pouvoir et sur le corporatisme à l’intérieur du monde des mathématiciens en France. Sa conclusion est cinglante : « Il s’est passé quelque chose de peu honorable. Et l’élimination de Grothendieck restera une tache dans l’histoire des mathématiques du XXème siècle ».

 

 

Entropie misanthropique

Les lois de l’entropie imposent modestie et cohérence.

Ce sont les lois de la nature qui conduiront forcément à la décroissance ou à notre disparition si la dégénérescence de l’espèce humaine devait ainsi se poursuivre !

Skrik Ulfr

Tout système naturel évolue autour d’un état d’équilibre stable qui correspond à une dépense d’énergie minimale et à une organisation optimale.

Les morceaux de sucres s’agencent de façon à occuper le moins d’espace dans le sucrier qu’on secoue.

Les rivières se creusent et ondulent entre les bancs alluvionnaires ordonnés qui se forment en minimisant leur stream power.

De même, le prédateur chasse juste pour manger à sa faim sans forcément tuer le plus bel étalon « économisant » et « optimisant » ainsi le patrimoine naturel puisqu’il n’élimine que les proies faibles et malades.

Nous devrions observer la nature pour constater que les mots clefs de notre environnement sont simplicité, modestie, efficacité au lieu de frimer, gaspiller, détruire.

Quelques liens utiles :

Deux conférences passionnantes où des choses terriblement complexes sont présentées avec des mots simples et beaucoup de modestie … il faut être très fort et dominer parfaitement son domaine pour arriver à un tel exploit. Ici, c’est François Roddier qui nous parle d’entropie, de biologie, d’évolution et pour finir de décroissance.

La thermodynamique de l’évolution : du Big Bang aux sciences humaines

La thermodynamique des transitions économiques

Au moment où tout le monde parle de développement durable et du droit des générations futures, Nicolae Georgescu (Roegen), économiste prônant la décroissance, fait plus que jamais figure de pionnier. Mais il reste encore mal compris, quand il n’est pas tout simplement ignoré.

Vous pouvez télécharger ci-dessous une présentation complète en Français de son principal ouvrage  « la décroissance »  réalisée par Jacques Grinevald.

Le lien suivant permet de retrouver Grinevald qui nous parle de Roegen sur YouTube (lien très intéressant).

Décroissance : Hommage à Nicholas Georgescu-Roegen

 

 

 
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Publié par le 21 mars 2018 dans Écosophie

 

Le difficile retour du loup à l’ouest de la Pologne

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Résumé : Dans un article publié en 2017vol. 15 / n° 3 in “Applied Ecology and Environmental Research” –, Sabina Nowak (Association for Nature “Wolf”) et Robert W. Mysłajek (Institute of Genetics and Biotechnology at the Faculty of Biology University of Warsaw) ont étudié le nombre, la distribution et les causes anthropiques de la mortalité des loups dans l’Ouest de la Pologne (noté ci-après WPL) au cours de 3 périodes distinctes de gestion de ce grand prédateur. Durant l’éradication massive (1951-1974), au moins 49 loups ont été exterminés dans cette région (2,6 loups par an en moyenne), répartis dans un maximum de 4 forêts par an (1,7 en moyenne), mais la plupart des meutes n’ont pu mettre bas qu’une seule fois avant d’être massacrées. Pendant la gestion par la chasse de loisir (1975-1997), la présence de loups a été enregistrée dans 1 à 4 forêts par an (3,1 en moyenne). La plupart d’entre eux n’ont pas pu se reproduire ou n’ont eu qu’une seule portée avant d’être abattus dès la première année suivant leur détection. Au cours de cette 2ème période, au moins 70 loups ont été tués par les chasseurs en WPL (3 loups par an en moyenne). À partir de 1998, l’espèce est protégée en Pologne et le nombre de loups a aussitôt augmenté partout dans le pays. On pouvait compter jusqu’à 30 meutes durant l’hiver 2012/2013 en WPL, en même temps le nombre de forêts où le loup était présent est passé à 14 dans cette région. L’étude présentée ici confirme que la chasse récréative sur une population de loups loin de tout foyer de migration et dans des zones fortement anthropisées, permettant aux chasseurs d’accéder jusqu’au plus profond refuge des prédateurs par un dense réseau de routes forestières, a un impact désastreux sur la survie du loup, comparable aux effets de l’éradication systématique. Les auteurs préconisent que les plans de gestion des populations locales de loups soient précédés par une analyse minutieuse de leur viabilité et de leur connectivité avec d’autres foyers de populations lupines distantes.

 

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État des lieux, historique et situation actuelle :

En Pologne, au cours du XXe siècle, les loups n’ont jamais été totalement exterminés, même si la pression humaine exercée sur eux était très forte. Par exemple, dans l’est de la Pologne (noté ci-après EPL) et dans les Carpates, sur un nombre de loups estimé à 820 en pleine saison de chasse (hiver 1951/52), 156 ont été abattus et 46 louveteaux extirpés des tanières (été 1952), et pourtant, malgré ce carnage, les chasseurs affirmaient que le nombre de loups était supérieur à 1000 dès le début de l’année 1953 et que l’espèce était même en expansion en EPL. Plusieurs loups avaient été également observés dans les parties centrale et occidentale du pays. C’est pour cette raison que, sous la pression des chasseurs, le gouvernement polonais a mis au point un programme national d’éradication du loup au milieu des années 1950.

L’acharnement à détruire et à persécuter les loups partout et par tous les moyens (élimination des portées, empoisonnement, chasse intensive à l’arme à feu, chasse aux fanions, grosses primes équivalentes à un salaire moyen) ont abouti au massacre de 3 316 animaux dans toute la Pologne entre 1954 et 1972 (en moyenne 184 par an, avec un maximum de 425 en 1956 et en 1958, et un minimum de 59 en 1971). Cela a entraîné une baisse vertigineuse de la population, puisqu’il ne restait qu’environ 60 loups dans le pays en 1972. L’espèce avait tellement diminué que même les loups solitaires avaient disparu de la Pologne occidentale et centrale, seuls quelques survivants ont été enregistrés dans des forêts frontalières à l’est du pays, près de la Russie (oblast de Kaliningrad), de la Lituanie, de la Biélorussie et de l’Ukraine, ainsi que dans la partie orientale des Carpates. Le programme d’éradication a finalement pris fin au milieu des années 1970.

En 1975, le loup a été réintégré dans la liste des espèces chassables pour le loisir avec, à partir de fin 1981, une interdiction de le chasser quatre mois par an (du 1er avril au 31 juillet) et ceci dans tout le pays. Ces chasses récréatives ont perduré jusqu’en 1998 et 2 200 loups ont ainsi été abattus pendant ces vingt trois années (en moyenne 94 par an), principalement en EPL et dans les Carpates. Durant les onze premières années, la population lupine a augmenté en EPL et dans les montagnes Carpatiques, atteignant un maximum de 960 loups en 1986, mais ce nombre a diminué ensuite jusqu’à environ 850 loups en 1994. Ceci étant précisé, les loups étaient encore très rare dans l’ouest de la Pologne (WPL).

En 1998, après une campagne pour la conservation à long terme de l’espèce, menée par des organisations non gouvernementales, les loups ont été classés parmi les animaux strictement protégés dans tout le pays et, au milieu des années 2000, ils ont commencé à recoloniser les vastes forêts des plaines en WPL. La colonisation des espaces à l’ouest (WPL) s’est faite sur de longues distances (376 ± 106.5 km) à partir de meutes venues de l’est (EPL).

 

Analyse des données et interprétation :

Zone de l’étude  (WPL)

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Secteurs numérotés = forêts où la présence du loup a été observée au moins une fois entre 1951 et 1997
1–Goleniow Forest, 2–Ryman Forest, 3–Slupsk Forest, 4–Tuchola Forest, 5–Drawsko Forest, 6–Walcz Forest, 7–Drawa Forest, 8–Cedynia Forest, 9–Notec Forest, 10–Sarbia Forest, 11–Bydgoszcz Forest, 12–Lubuskie Forest, 13–Rzepin Forest, 14–Lubsko Forest, 15–Lower Silesian Forest, 16–Rudy

Dans cette étude, les auteurs comparent le nombre et la répartition des loups en WPL sur la période déradication intensive (1951-1974) et sur la période de chasse récréative (1975-1997), avec la période de protection stricte de l’espèce, c’est-à-dire depuis 1998.

L’analyse des données historiques révèle qu’il n’y a pas de différence substantielle dans l’état de la population des loups en WPL, que ce soit pendant l’éradication intensive ou pendant la période de chasse récréative : Dans les deux cas, les meutes de loups en WPL sont rares (0 à 3 et 0 à 4 meutes chaque année, respectivement) et le nombre de naissances reste très faible. En revanche, en EPL, les loups sont abondants la plupart du temps. Après 1998, suite à leur protection stricte, les loups réapparaissent en WPL, en quelques années, avec un taux élevé de croissance démographique, atteignant 30 meutes en 2012.

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Nombre de meutes de loups et nombre de loups abattus en WPL entre 1956 et 2012

Après le déclin de la population lupine à environ 60 individus en 1972, l’inscription du loup sur la liste des espèces chassables en 1975 (avec une saison fermée de quatre mois dès la fin de 1981) était considérée, par les scientifiques et les chasseurs, comme le moyen le plus efficace pour augmenter le nombre de ce grand prédateur à travers toute la Pologne. Pourtant, ce phénomène n’est apparu qu’en EPL et dans les Carpates. Il n’y a eu aucune croissance significative de la population lupine en WPL suite à l’instauration d’une chasse récréative contrôlée.

La très nette différence entre le nombre de loups abattus en EPL et le nombre de loups abattus en WPL (figure ci-dessous) prouve que les loups étaient beaucoup plus abondants à l’est, même s’ils étaient soumis à une pression humaine immense. À cette époque, le crâne et la peau du loup étaient des trophées précieux pour les chasseurs dans tout le pays.

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Nombre de loups abattus par les chasseurs en WPL (noir) et en EPL (gris) entre 1956 et 1997

La persécution délibérée du loup à cause de l’hostilité humaine et de la peur, son éradication systématique par le chasseur qui ne veut pas de concurrent ou par l’éleveur qui n’accepte aucun dommage dans son troupeau ont entraîné la disparition de ce grand prédateur dans la majeure partie de l’Europe occidentale et centrale au XIXème et au XXème siècle. Mais dans de nombreuses régions, surtout au sud-ouest de l’Europe, le déclin des loups est également lié à une détérioration importante des milieux naturels, en particulier la déforestation, la fragmentation et l’isolement des habitats, en même temps qu’une diminution rapide du nombre des ongulés sauvages. Si on se réfère au contexte polonais, on constate paradoxalement que, juste après la seconde guerre mondiale, les cerfs élaphes étaient encore présents en WPL alors qu’ils avaient totalement disparu en EPL. Malgré le transfert de plus d’un millier de cerfs élaphes (au milieu des années 1950) de l’ouest vers l’est de la Pologne, la densité de ces cervidés étaient encore trois fois plus élevées en WPL qu’en EPL entre 1981 et 2004 (en moyenne 4 individus/10 km² à l’ouest contre 1,5 individus/10 km² à l’est). La situation était identique en ce qui concerne les densités des deux autres ongulés sauvages indigènes les plus représentés, à savoir chevreuil et sanglier, qui, avec le cerf élaphe constituent la majeure partie du gibier consommé par les loups en Pologne. Sachant que les enquêtes réalisées par les chasseurs sous-estiment systématiquement le nombre d’ongulés, les densités réelles en WPL étaient probablement beaucoup plus élevées que celles indiquées dans les données officielles. C’est effectivement ce qu’ont montré des études utilisant d’autres méthodes d’estimation plus objectives dans 2 forêts choisies en WPL : Les résultats donnent des densités extrêmement élevées, variant de 61 à 136 individus/10 km². Le grand nombre de cerfs élaphes abattus par les chasseurs chaque année en WPL (en moyenne 10,6 individus/10 km² en 1991) confirme que la densité de ces proies potentielles pour le loup était très forte dans cette région à cette époque. Ce contraste entre WPL et EPL subsiste encore aujourd’hui. Il n’est donc pas envisageable d’expliquer la rareté des loups en WPL durant la période de chasse récréative entre 1975 et 1998 par une pénurie de nourriture.

D’après la littérature scientifique, les trois facteurs les plus significatifs pour expliquer la raréfaction et le difficile retour des animaux sauvages à travers le monde sont : la perte de leur habitat, la forte densité humaine et l’hypertrophie du réseau routier.

En Pologne, le premier facteur n’est pas en cause puisque, après la Seconde Guerre mondiale, la couverture forestière a augmenté dans tout le pays de 21% (en 1946) à 29% (aujourd’hui), la plus rapide et la plus forte augmentation ayant eu lieu durant les vingt premières années (27% atteint avant 1970). De plus, la couverture forestière a toujours été plus élevée en WPL qu’en EPL.

Concernant le deuxième facteur, on constate bien une augmentation de la densité humaine en WPL (de 64 habitants/km² en 1950 à 108 en 2012) mais cette croissance de population s’est concentrée surtout dans les villes, la densité dans les zones rurales étant restée stable au cours de cette même période (entre 37 et 44 habitants/km²) et de toute façon bien inférieure aux chiffres se rapportant à l’ensemble du pays (entre 50 et 52 habitants/km²).

Concernant le troisième facteur, il est considéré comme limitant effectivement la présence du loup lorsque la densité des routes domaniales à surface dure est supérieure à 0,6 km/km² (accès facilité à travers les habitats, augmentation du risque d’accident par collision) mais des études plus poussées montrent que si les loups peuvent accéder librement à leurs refuges, alors ils ne sont pas impactés jusqu’à des densités de 3,7 km/km². Ceci étant précisé, la densité des routes du domaine public (empierrées, bétonnées ou asphaltées) à l’échelle de toute la Pologne est passée de 0,4 km/km² en 1950 à 0,8 km/km² en 1995. Pendant la période de retour et d’expansion du loup (entre 2001 et 2012), la densité de ces routes a encore légèrement augmenté jusqu’à 0,9 km/km².

Il faut donc admettre que la pénurie de loups en WPL, pendant la période de chasse récréative, ne peut s’expliquer ni par un déficit des habitats adaptés à l’espèce, ni par une densité humaine trop élevée, ni par un réseau routier domanial trop développé. Les auteurs ont même démontré, grâce au modèle d’adéquation de l’habitat (HSM *), qu’aujourd’hui encore, après des décennies de développement d’infrastructures humaines, il existe de nombreux habitats adaptés au loup en WPL représentant (en surface cumulée) 39 000 km², soit 63% de tous les habitats appropriés disponibles dans le pays. Théoriquement, une telle surface pourrait héberger jusqu’à 790 loups. De plus, les habitats adaptés au loup (à l’échelle de la Pologne entière) sont assez bien connectés entre eux par un réseau de corridors écologiques permettant une bonne dispersion de l’espèce entre EPL et WPL, ceci dans les 2 sens.

D’après les auteurs et dans ce contexte paradoxal, les facteurs réellement explicatifs de la rareté des loups en WPL entre 1975 et 1997 seraient plutôt liés à une chasse récréative intensive à la fois dans l’ouest et dans l’est du pays, à la grande distance qui sépare les habitats potentiels en WPL et les nombreuses meutes installées en EPL, et à un réseau de chemins forestiers excessivement développé en WPL qui donne aux chasseurs un accès très facilité au cœur même des habitats, jusqu’aux refuges des loups. Les analyses de la base de données sur la chasse entre 1981 et 1997 ont révélé que presque tous les loups détectés dans les zones de chasse situées en WPL pendant les recensements d’hiver ont été ciblés dans les plans de gestion et effectivement abattus. Des loups ont été également comptabilisés par anticipation dans les plans de chasse ou tout simplement abattus sans planification. La chasse en battue, qui est l’une des méthodes les plus courantes pour chasser les ongulés en automne et en hiver en Pologne, a été largement exploitée pour repérer et tuer accidentellementles loups effrayés, empêchés de s’enfuir par les rabatteurs.

Le nombre de loups tués chaque année en WPL au cours des périodes d’éradication systématique (1956-1974) et de gestion de la chasse récréative (1975-1997) sont comparables (2,6 et 3,0 loups tués par an respectivement). Dans les cas où des meutes de loups étaient repérées, les chasseurs abattaient souvent plusieurs animaux, y compris les couples α reproducteurs, ce qui conduisait probablement à la disparition de la meute. En EPL, principal foyer de migration potentielle vers WPL, la chasse récréative a atteint un maximum de 208 loups abattus en 1987 puis a chuté à 28 en 1997 en raison de la baisse importante du nombre de loups dans le pays. Cette énorme carnage a probablement entravé la dispersion sur longue distance des loups vers l’ouest. À cause de l’abattage systématique de tout nouveau arrivant détecté et de la destruction volontaire des meutes qui réussissaient à s’installer, la recolonisation du loup en WPL a été délibérément empêchée.

Bien que les loups soient réputés comme marcheurs infatigables, la distance moyenne de migration lupine enregistrée en Europe et en Amérique du Nord est environ 100 km, et la plupart des migrants (environ 80%) ne se déplacent pas à plus de 200 km. Seuls quelques loups (7%) parcourent plus de 300 km mais de tels records sont principalement effectués par les mâles (75%). En Pologne, la distance moyenne séparant les populations de loups installés en EPL pouvant migrer vers les habitats appropriés en WPL est évaluée à 376 ± 106,5 km et donc, sur d’aussi longues distances, on peut supposer que les migrants sont surtout des mâles. On constate effectivement que, parmi les loups abattus en WPL pendant la période de chasse récréative, la prévalence était forte chez les mâles (environ 80%). En conséquence, il y avait pénurie de femelles dans les populations locales à cette époque. Ce nombre limité de femelles a forcément réduit la probabilité des naissances dans les meutes en WPL et c’est ce taux de natalité faible conjugué à un taux de mortalité élevé (à cause des chasses intensives) qui a probablement conduit à l’extinction des populations locales par effet Allee.

Les chemins forestiers et autres chemins privés ainsi que le réseau irrégulier des routes forestières principales en WPL (densité moyenne en forêt : 3,9 km/km² et 2,5 km/km² respectivement) morcellent les zones boisées (même les plus grandes) en de petites cellules rectangulaires (de 500×500 m ou 700×350 m) ne permettant aucun refuge sûr pour les loups. La plupart de ces voies sont rectilignes, ce qui aidait les chasseurs à repérer et à tirer sur les animaux, même à longue portée. D’autre part, en circulant en voiture ou à pied, il était aisé d’y détecter la présence des loups puisqu’ils empruntaient eux-mêmes régulièrement ces routes et chemins, y laissant leurs traces et leurs marques d’odeur. Le repérage était particulièrement facile en hiver lorsque la neige était présente (ce qui était fréquent au XXème siècle) mais aussi en été à travers les plantations alignées en monoculture de pins qui offraient une excellente visibilité sur au moins la moitié des cellules limitées par les routes. Les traces et les marques de loup étaient également bien visibles sur les chemins sablonneux et ceci indépendamment des saisons. Les routes forestières privées ont également permis aux chasseurs de construire des miradors, bien dissimulés et situés à proximité d’un appât, le plus souvent, il s’agissait de la carcasse d’une proie tuée quelques jours auparavant par une meute. Il suffisait alors d’attendre que les loups reviennent sur les lieux pour terminer leur festin et, à ce moment là, des hommes enserraient un espace circulaire dans un filet avec des drapeaux rouges (fanions) et en resserrant le cercle rabattaient les loups (effrayés par le bruit des fanions) au milieu. Les chasseurs postés dans les miradors n’avaient plus qu’à tirer. Ils n’hésitaient pas à exterminer toute la meute par cette méthode appelée chasse aux fanions. En conclusion, à cause d’un réseau de routes forestières très dense en WPL, les chances pour les loups d’échapper aux manœuvres spécieuses des chasseurs étaient très faibles et l’efficacité des chasses redoutable.

Conclusion :

Cette étude démontre que la gestion par la chasse récréative de populations locales de loups tentant de s’établir dans des zones anthropisées et très éloignées de leur foyer d’émigration, doit être planifiée avec le plus grand soin, surtout quand le réseau des routes et chemins forestiers est très développé, permettant aux chasseurs un accès direct et facilité à la plupart des refuges de l’animal. À partir d’une certaine limite, la chasse récréative peut avoir les mêmes effets dévastateurs sur l’espèce du prédateur chassé que son éradication systématique. Ce genre de chasse ne peut donc pas être autorisée sans une analyse précise de la viabilité des populations locales et de leur connectivité avec d’autres sous-populations. De même, la chasse au loup intensive dans les zones qui sont la seule source d’émigration potentielle peut avoir une influence négative sur le nombre et la survie des populations qui dépendent de cette source. Ces recommandations prennent une importance toute particulière quand les loups migrants recolonisent des régions où ils ont été exterminés pendant des siècles et quand leur habitat forestier historique a été complètement transformé pour des raisons anthropiques.

 

(*) Addendum :

Après la décision du gouvernement Polonais de protéger strictement les loups en 1998, les populations lupines ont commencé à se recréer lentement dans le pays. D’abord à l’est, où les loups se sont reproduits avec succès, puis à l’ouest, quand les jeunes se sont lancés à la recherche de nouveaux territoires, ce qui a permis aux scientifiques d’évaluer la pertinence de leurs prédictions.

Le 16/08/2017, Sabina Nowak, Robert W. Mysłajek et al. publient dans le journal Diversity and Distributions un article intitulé Sedentary but not dispersing wolves Canis lupus recolonizing western Poland (2001–2016) conform to the predictions of a habitat suitability model dans le but de comparer les prédictions du modèle d’adéquation de l’habitat (HSM) pour les loups en Pologne avec la distribution réelle de ces grands prédateurs en WPL après 15 ans de recolonisation.

Le modèle a bien fonctionné : Les couples α et les meutes se sont effectivement installés dans les zones prédites par HSM correspondant à un bon et à un très bon habitat, dans des secteurs caractérisés par un important couvert forestier et de faibles densités de routes. Les meutes avec des louves en gestation se trouvaient dans les habitats de meilleure qualité, caractérisés par une couverture forestière encore plus dense et un nombre encore plus faible d’infrastructures anthropiques. Les individus isolés en cours de migration se retrouvaient dans les habitats les moins adaptés ou de mauvaise qualité mais ils évitaient les habitats les plus pauvres. Dans la phase initiale de recolonisation, les secteurs sélectionnés par les loups qui s’installaient et ceux explorés par les loups dispersés ne différaient pas vraiment d’un point de vue de la qualité de l’habitat mais, ultérieurement, au fur et à mesure que les meutes occupaient les territoires les mieux appropriés en WPL (jusqu’à saturation), les loups isolés apparaissaient dans des habitats de moins en moins bien adaptés.

Le modèle HSM pour les loups polonais ayant prédit avec une grande précision les zones occupées par les meutes de loups dans la partie occidentale du pays, une approche similaire pourrait être exploitée pour prédire la répartition future des loups dans les basses terres de l’Europe centrale et occidentale où les conditions environnementales sont comparables et pour lesquelles les loups colonisateurs proviennent du même foyer d’émigration (des analyses génétiques prouvent que les loups colonisant le centre et le nord de l’Europe sont originaires du nord-est de la Pologne).

Déjà, les loups sont de retour en Allemagne (Vidéo ZDF 2009)

et même

peut-être en Belgique (Video RTBF 2017)

(*) Les modèles d’habitat sont des outils souvent utilisés pour la conservation de la nature et la gestion de l’environnement, essentiellement pour prédire le développement des populations d’espèces menacées. Cependant, il est rare de pouvoir tester les hypothèses de ces modèles in situ, sur des cas réels. L’opportunité de pouvoir vérifier la pertinence du modèle HSM sur les données disponibles acquises pendant la recolonisation de l’ouest de la Pologne par les loups venus de l’est est un cas unique en Europe particulièrement intéressant.

 

 

Parole de Vikings

Plus de 1000 ans après la première rune Fé (ou Fehu), la malédiction des Vikings s’est réalisée.

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Ce raccourci mérite quelques explications que je fournis ci-dessous. Mais avant tout, imaginez l’époque, quand la planète était verdoyante et abondamment peuplée d’une infinie diversité d’espèces végétales et animales vivant en harmonie dans un espace minéral et fluvial intact. Il n’y a pas si longtemps ! L’humain y avait sa place et jouait son rôle ni plus, ni moins.

Aujourd’hui la planète est exsangue, des espèces disparaissent par dizaines de milliers chaque année, le climat s’est modifié sur une période anormalement courte entraînant catastrophes naturelles et désertification. En même temps, l’humain est de moins en moins apte à survivre en nature mais de plus en plus puissant pour s’isoler dans un monde artificiel grâce à des technologies aussi redoutables pour l’environnement qu’efficaces pour lui permettre de se répandre et de puiser la totalité des ressources naturelles.

Face à une telle situation, quelques personnes sensées ont compris qu’il est grand temps de réagir car sans la nature nous n’existons pas et la détruire revient tout simplement à nous détruire à plus ou moins brève échéance. Alors on nous dit qu’il faut limiter le saccage des ressources, qu’il faut protéger l’environnement, qu’il faut redonner sa place au sauvage (tout en conservant son petit confort et en assurant des énormes profits aux banques et industries). Que de beaux discours … encore faut-il savoir quelle place accorder à la nature et comment faire ? Le débat est ainsi lancé et on nous parle de cohabitation avec les autres espèces et en particulier avec les grands prédateurs qui sont nos concurrents intraguildes depuis que nous savons chasser et nos ennemis depuis que nous savons cultiver la terre et élever du bétail.

2

Si on considère que nos civilisations du progrès technologique et nos sociétés de consommation sont la cause principale de la maladie affectant la planète, alors on doit admettre que certaines zones (moins riches et moins développées) sont moins touchées que d’autres. En particulier, la cohabitation entre vie sauvage et activités humaines marche assez bien dans les pays qui ont su conserver une certaine authenticité des valeurs traditionnelles héritées de leurs ancêtres. Elle est, par contre, en échec total dans les pays où le libéralisme marchand et la modernité ravagent tout sur leur passage pour assurer enrichissement et ludisme.

Cette constatation me donne envie de partir plus de mille ans en arrière, à l’époque des Vikings, et plus exactement à reprendre le vieux poème runique norvégien qui commence ainsi :

« les humains se disputent pour la richesse » / « le loup grandit dans la forêt »

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En fait, il s’agit de la première rune «  » (ou Fehu) et de la strophe correspondante :

« Fé vældr frænda róge » / « føðesk ulfr í skóge »

Il est très intéressant de noter la signification de la rune «  » (ou Fehu) qui est traduite habituellement par le mot « richesse » mais qui, à cette époque, était aussi assimilée au « bétail ».

 

La symbolique est forte et troublante car prémonitoire tant il est vrai qu’aujourd’hui :

« Le loup crève dans ce qui reste de forêt pendant que le troupeau civilisé dévore la planète »

J’ai fait un petit montage vidéo sous Youtube pour illustrer cet article.

 
 

Canis Lupus Moscovitus : chien féral urbain

chien feral russe

Le chien et le loup appartiennent à la même espèce (Canis Lupus) qui est décomposée en une quarantaine de taxons mais il est surprenant de constater que 95 % de ces taxons servent à inventorier 36 sous-espèces de loups et seulement 2 sous-espèces de chiens sauvages (le dingo et le chien chanteur). Un bestiaire scientifique qui se veut représentatif de la faune sauvage ne peut pourtant pas ignorer la multitude des sous-espèces de chiens férals. Il est vrai que ces animaux redevenus sauvages perturbent le dogme écologique et qu’on préfère les classer dans la catégorie des chiens parias plutôt que de les étudier.

Ceci étant précisé, en sciences comme dans tout commerce, il existe des modes et des lobbies : Qui voudrait financer des programmes de recherche pour valoriser ces corniauds considérés comme laids et inutiles par les bobos occidentaux nostalgiques de pureté ? On préfère satisfaire ceux qui utilisent la Nature comme business (paysans et bergers) et qui, pour quelques poules ou moutons perdus, voudront exterminer ces monstres à quatre pattes … ils trouveront toujours quelques scientifiques peu scrupuleux pour les soutenir et prouver que le chien féral est nuisible et invasif.

Dans ce contexte, il n’est pas facile de trouver un chercheur à la fois compétent dans le domaine et objectif, qui présente le chien féral positivement d’un point de vue écologique. Ne trouvant rien de vraiment sérieux dans les revues anglo-saxonnes, c’est dans les revues éditées en langue Russe que j’ai pioché des articles pertinents et suffisamment documentés pour en extraire des informations consistantes que je présente ci-dessous.

Poyarkov

En fait, je me suis inspiré des publications et des ouvrages édités par Andrei D. Poyarkov : un biologiste moscovite spécialiste des loups et de l’éthologie des canidés en général. Né en 1953, il étudie (depuis 1979) le comportement des « chiens sans maître » vivant dans les rues de Moscou et il a publié une thèse doctorale sur «l’organisation sociale des chiens errants» en 1992 (*). Il a poursuivi ses recherches sur le terrain dans différentes régions de l’ex-URSS (Europe et Asie), de la Mongolie et de la Chine ce qui lui a donné une grande notoriété dans son domaine. Directeur de Recherche à l’Institut Severtzov d’Écologie et de l’Évolution (A. N. Severtzov Institute of Ecology and Evolution, Russian Academy of Sciences, Moscow), il est responsable de plusieurs programmes internationaux et membre de différents groupes d’experts pour l’étude des populations, de l’organisation sociale et de l’écologie comportementale des canidés et des grands félins.

(*) Titre exact : Социальная организация бездомных собак в городских условиях
« Organisation sociale des chiens errants dans un environnement urbain »
Thèse doctorale présentée le 03.04.1992 en Zoologie (Institut A. N. Severtzov à Moscou)

L’expérience de ce chercheur est unique et fondamentale pour comprendre l’évolution et l’écologie du chien féral. D’autant plus que ses résultats s’opposent très largement aux études scientifiques occidentales dont la connotation discriminatoire et le parti pris sont indéniables. L’expertise de Poyarkov est pourtant incontestable et ses compétences sur un grand nombre de prédateurs comme le loup mais aussi des espèces rares (Coordinateur du programme WWF pour l’Étude et la Conservation du Léopard des neiges en Russie de 1998 à 2000, Membre de l’Association Theriologique rattachée à l’Académie des Sciences Russe – groupe spécialistes des canidés – de 1990 à 2010, Secrétaire Scientifique des experts Russes auprès de l’UICN pour la liste rouge des espèces menacées) lui permettent d’avoir un avis pertinent et très circonstancié dans son domaine. Par ailleurs, il est un des rares scientifiques à avoir effectivement observé des chiens ensauvagés en grand nombre et sur une longue période, même si leur environnement restait essentiellement en milieu urbain.

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Andrei Poyarkov étudie les chiens errants de Moscou depuis presque 40 ans et il a constaté que leur apparence et leur comportement ont évolué sur cette période jusqu’à constituer une espèce (*) à par entière. Plus précisément, presque tous ces chiens sont nés dans la rue et il forment des groupes homogènes à tel point que tout intrus (chien de propriétaire abandonné par son maître ou échappé) n’a pratiquement aucune chance de s’adapter ou de s’intégrer. De même, la sélection naturelle est telle que moins de 3 % des chiots atteignent l’âge adulte : Pour survivre le chien féral moscovite a vraiment besoin d’être le mieux adapté possible à cette niche écologique urbaine très particulière.

(*) Biologiquement, une espèce est définie comme un ensemble d’êtres vivants se ressemblant morphologiquement et génétiquement, capables de se reproduire entre eux dans des conditions naturelles (c’est-à-dire hors influence humaine). Les trois caractéristiques fondamentales pour une espèce en relation avec son environnement sont : une aire de répartition, un habitat (qui lui assure abris et nourriture) et une niche écologique (pour assurer la coexistence des différents groupes dans le même habitat où chacun pourra jouer son rôle).

Il estime le nombre de chiens férals moscovites à 30-35000 individus actuellement (ils étaient environ 25000 en 1997) et affirme que cette population canine est auto-régulée principalement à cause des quantités de nourriture limitées. Ce chiffre représente une densité moyenne de 20 à 25 chiens par km² dans le périmètre de Moscou avec une forte variabilité entre le centre ville, les zones industrielles et les parcs et forêts. Il précise que certains experts ont estimé cette même population à un demi-million, ce qui est tout simplement un non-sens. Selon Poyarkov, le nombre actuel est un maximum qui ne sera pas dépassé et c’est pour cela que très peu de chiots atteignent l’age adulte.

Contrairement à de trop nombreux experts en canidés, qui sacralisent les sous-espèces lupines de Canis Lupus, Poyarkov considère le loup comme un autre chien sauvage et analyse les différences qui le distinguent du chien féral.
La principale différence, dont découlent toutes les autres, est liée à la densité d’occupation géographique : 35000 chiens errants vivent dans la seule mégapole moscovite alors que 55000 loups se répartissent dans toute la Fédération de Russie. Or la densité des populations détermine la fréquence de contacts des animaux entre eux, ce qui affecte directement leur comportement, leur psychologie, leur résistance au stress et, finalement, leur attitude vis à vis de l’environnement.
Ainsi, les chiens sont beaucoup plus tolérants les uns par rapport aux autres et ils ont tendance à être moins agressifs que les loups. Les règles entre les meutes sont aussi influencées par la plus ou moins grande proximité : chez les loups chacun respecte strictement son territoire alors qu’une meute de chiens peut chercher à dominer une autre meute, les chefs de meute se surveillant mutuellement, certains pouvant même parfois se joindre temporairement à une meute voisine.
Suite à ses observations, Poyarkov a constaté que le leader de la meute la plus respectée n’est pas nécessairement le plus fort ou le chien le plus dominant mais le plus intelligent et il est reconnu comme tel par tous les autres chiens. La survie de sa meute en dépend.

Actuellement, les chiens errants moscovites sont dans un stade intermédiaire entre chiens domestiques et loups, qui correspond à la première phase d’un retour à la vie sauvage. Ce processus n’est plus réversible. En particulier, la domestication d’un chien errant est quasi impossible et son incarcération dans un local fermé serait pour lui insupportable.

Poyarkov rappelle que, génétiquement, loups et chiens sont presque identiques. Les différences substantielles entre les 2 sous-espèces étant uniquement dues à la domestication qui a modifié un certain nombre de paramètres hormonaux et comportementaux. C’est donc la domestication et la sélection anthropique qui ont changé les animaux en les rendant essentiellement moins agressifs. Il fait référence aux travaux du biologiste soviétique Dimitri Belyaev, qui avait fondé (vers 1950) un centre de recherche pour l’étude du renard argenté à Novossibirsk. Belyaev voulait tester sa théorie selon laquelle le principal effet de la domestication sur les renards était une diminution de leur agressivité. Belyaev a d’abord sélectionné les renards qui avaient le moins peur des humains puis il les a fait se reproduire. En 10 à 15 ans, les nouvelles progénitures firent preuve d’affection vis a vis de leurs gardiens : elles aboyaient pour qu’ils s’approchent, remuaient la queue et mettaient leurs oreilles en arrière (parfois même elles les léchaient). Par ailleurs, des taches ont commencé à apparaître sur leur pelage : c’était une réaction inattendue associée, en fait, à une réduction du niveau d’adrénaline, lui-même lié au niveau de mélanine qui contrôle les processus de pigmentation.

Pour Poyarkov, le processus d’ensauvagement observé chez le chien féral moscovite est exactement l’inverse du processus de domestication décrit par Belyaev. Autrement dit, le chien errant de Moscou est plus sauvage et plus agressif que le chien domestique (mais moins que le loup). Il remarque, d’ailleurs, que les chiens errants remuent rarement leur queue et ont peur des humains (ne leur témoignant aucun forme d’affection). Enfin, leur pelage est de couleur fauve sans aucune tache de coloration très pigmentée.

Le premier à avoir écrit sur les chiens errants de Moscou est le célèbre journaliste Vladimir Gilyarovsky, dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais Poyarkov considère qu’ils existent depuis aussi longtemps que la ville existe. Ceci dit, il faut distinguer plusieurs catégories de chiens errants car, contrairement au loup, ils sont capables de s’adapter à de multiples niches écologiques sur un même territoire. C’est ce qui explique leur grand nombre (très supérieur à celui du loup) mais c’est aussi ce qui explique un certain polymorphisme, qui est fonction de la diversité des niches écologiques exploitées et donc des traits du comportement associés. La multiplicité des niches offre plus de ressources et plus d’opportunités de survie, ce qui conduit le biologiste Russe à distinguer quatre catégories de chiens errants (associées à quatre niches) selon leur capacité à approcher les humains et leur façon de se nourrir. Il est intéressant de constater que ces catégories vont du « domestique » au « sauvage ». Nous les présenterons dans cet ordre.

Première catégorie : Ceux-là sont restés très proches des humains. Ils occupent les parkings, les entrepôts, les hôpitaux ou toute infrastructure urbaine clôturée et gardée. Ils obtiennent de la nourriture de la part des personnels (en particulier des gardiens, Poyarkov les appelle « chiens de garde » pour cette raison) et ils aboient quand un intrus approche.

Deuxième catégorie : Ce sont les « chiens mendiants ». Ils vivent en petites meutes et savent repérer les passants qui leur donneront à manger. Si le chien est intelligent et qu’il ne reçoit pas assez de nourriture de la part du chef de meute, alors il quittera le groupe pour chercher seul sa propre nourriture (il aura appris à mendier en observant ses congénères).

Ces canidés semi-férals sont commensaux de l’humain mais, contrairement aux chiens domestiques, ils ne pourraient pas appartenir à un seul propriétaire. Ils vivent en meutes et leur organisation sociale complexe est parfaitement adaptée à la niche écologique qu’ils occupent. Ils sont libres et difficilement adoptables. Leur imagination est sans limite et ils utilisent plusieurs techniques pour mendier sans effrayer les gens, comme par exemple envoyer les plus petits chiens quémander ou bien se rapprocher discrètement d’un passant qui grignote et lécher les miettes tombées au sol espérant recevoir un plus gros morceau. Ils sont observateurs et apprennent vite. Par exemple, ils savent traverser la rue comme les piétons en respectant les feux de signalisation (étant donné que les chiens ont une vision dichromatique, on pense qu’ils repèrent d’autres indices tels que les formes ou les positions des signaux changeants). Mais ils sont aussi « psychologues » : Ils savent reconnaître le comportement d’un humain qui acceptera de leur donner un bout de nourriture et ils choisiront la technique la mieux adaptée à la situation. Ils ont aussi compris comment se faire accepter et surtout ne pas déplaire aux passants : Ils ne se montrent jamais agressifs, souvent affectueux et même leur défécation ne dérangent personne car ils cherchent des endroits loin des zones de passage. Les moscovites considèrent que ces chiens errants font partie de leur ville et beaucoup de gens acceptent de les nourrir. Certaines personnes vont même construire des abris de base pour eux en hiver. En tout cas, ils sont au moins tolérés par la plus grande majorité des Russes.

Il existe une sous-catégorie de « chiens mendiants » très révélatrice de leur niveau d’intelligence : Ce sont les « chiens du métro de Moscou ». Ils sont apparus à la fin des années 1980 au cours de la Perestroïka. Il y avait plus de nourriture, les gens vivaient mieux et l’habitude de nourrir ces petits vagabonds s’est progressivement mise en place. Il y aurait environ 500 chiens qui se réfugient dans les stations de métro de la capitale, notamment en hiver, et quelques dizaines d’entre eux « savent prendre le train ». Au début, c’était pour eux un moyen d’étendre leur territoire mais c’est devenu un mode de vie, une nouvelle niche écologique. Andrei Neuronov, un autre biologiste Russe spécialiste du comportement animal, explique : « Ces chiens savent où ils sont par l’odorat, ils reconnaissent le nom de la station annoncé par les haut-parleurs et ils ont appris les cycles de la semaine en adaptant leur horloge biologique. Par exemple, si vous venez tous les lundis nourrir l’un d’eux, il aura enregistré la station, le jour et l’heure de votre visite et il sera au rendez-vous ».

Troisième catégorie : Il s’agit des « chiens détritivores ». Ces canidés presque sauvages ont très peu de contacts avec les humains dont ils se méfient (ils fuient les rues très passantes ou trop animées) mais ils dépendent des infrastructures urbaines dans lesquelles ils fouillent les déchets. Ainsi, ils trouvent leur nourriture principalement dans les ordures et dans les poubelles. À l’époque soviétique, il y avait peu de détritus alimentaires dans les rues, ce qui limitait le nombre de ces chiens (d’autant plus que l’État organisait des rafles pour les exterminer en masse) mais avec l’avènement de prospérité post-soviétique, leur nombre a nettement augmenté (les autorités sont aussi plus tolérantes avec ces animaux et les rafles ont cessé).

Quatrième catégorie : Cette catégorie regroupe des chiens complètement indépendants de l’humain et de ses activités. C’est la plus intéressante sur le plan écologique puisqu’elle correspond à une émancipation totale de la domestication et à un véritable retour à la nature (ici en milieu urbain). On pourrait parler d’une sous-espèce à part entière et la nommer Canis Lupus Moscovitus (puisque son aire de répartition est limitée à la périphérie de Moscou). Poyarkov l’appelle plus simplement catégorie des « chiens sauvages ».

Les gens considèrent ces chiens comme dangereux car ils ne les connaissent pas et de nombreuses rumeurs injustifiées circulent à leur sujet. En réalité, ces chiens, qui contrôlent la majorité de leur territoire, sont effectivement des prédateurs mais ils chassent essentiellement les souris, les rats et parfois les chats. Ils peuvent s’approcher du centre ville mais, la plupart du temps, ils restent à proximité des complexes industriels et dans les parcs forestiers de l’agglomération moscovite. Ce sont des animaux nocturnes qui sortent dans les rues lorsque celles-ci sont désertées.

Ces évidences n’empêchent pas certaines associations de défense d’une « Nature sacralisée à leur goût » d’accuser les chiens férals moscovites de tuer cerfs, daims et écureuils dans le parc national de Lossiny Ostrov (situé en partie sur le territoire de la ville de Moscou et en partie sur celui de l’oblast de Moscou). De même, certains militants des droits des animaux accusent les chiens errants de se jeter sans pitié sur les chats dans le centre de la métropole.

Poyarkov a mené de nombreuses études sur ces sujets avec ses collègues, spécialistes de la faune sauvage et des canidés à l’Institut d’Écologie Severtzov. Le chercheur est catégorique : Il n’y a pas de cerfs aux abords de la ville et les chiens errants ne tuent ni les cerfs, ni les daims, ni les grands animaux en général. Il explique que les cervidés ont été éliminés par les chiens de propriétaires et par les braconniers et que ceux qui ont été repérés à Abramtsevo (au nord de la ville) avaient été attirés dans ce secteur pour mieux les piéger. Il précise aussi qu’il y a plus de 600 mille chiens domestiques dans la région alors que les chiens errants ne dépassent pas 35 mille et que, bien sûr, le nombre de chiens férals est encore bien inférieur.

Concernant le danger vis a vis de l’humain, il est plus faible avec les chiens errants qu’avec les chiens de propriétaire. Le danger est même complètement nul avec les « chiens mendiants » qui ne mordent jamais (les passants ne devraient pas en avoir peur). Quant à la troisième et surtout la quatrième catégorie, ce sont des animaux sauvages qui fuient naturellement l’humain mais il faut, évidemment, respecter leur liberté et éviter de s’en approcher par force (en particulier, si vous cherchez à leur tendre la main, vous envahissez leur territoire et il le protège).

Enfin et pour répondre aux prétendus défenseurs du droit des animaux qui veulent (pourtant) détruire les chiens sauvages moscovites, Poyarkov répond qu’alors d’autres chiens férals (venus d’ailleurs) occuperont l’espace à leur place et que ceux-là seront moins bien adaptés puisqu’ils ne connaîtront pas l’environnement de leur nouveau territoire. Dans ce cas, des agressions seraient inévitables, non seulement avec leurs concurrents locaux survivants mais, peut-être aussi, avec l’humain qui chercherait à les chasser. Éliminer une sous-espèce sauvage qui occupe un territoire en harmonie avec les autres espèces est irresponsable et les conséquences sont toujours un déséquilibre préjudiciable à l’écosystème. On peut citer l’exemple de l’Angleterre où, suite à l’extermination des chiens errants, les renards (bien moins adaptés aux conditions urbaines) sont venus en masse. On peut aussi citer l’Allemagne où les ratons laveurs sont nettement surnuméraires depuis le IIIème Reich, notamment suite aux bombardements alliés ayant détruit tous les chiens errants qui rôdaient autour de Berlin. À Moscou, ce ne seraient sans doute ni les renards, ni les ratons laveurs qui prendraient la place des chiens mais les rats. Ces rongeurs omnivores sont très résilients et réactifs à la disponibilité d’un espace : Dès qu’un rival disparaît de son territoire, leur nombre augmente instantanément. Ils sont très prolifiques : un couple peut produire jusqu’à deux mille individus par an car leurs progénitures se reproduisent entre elles. Les rongeurs sont les plus résistants à l’éradication des animaux par l’humain. Par exemple, avant les Jeux Olympiques-80, lorsque la capitale a été « nettoyée » des rats mais aussi des chats et des chiens vagabonds, les rongeurs ont retrouvé très vite leur capacité d’envahissement et le manque de prédateurs à fortement accélérer ce processus.

L’Homme est tout de même un animal étrange. Il a construit un monde à son goût pour satisfaire ses propres besoins (et surtout ses caprices) au détriment de la vie sauvage. Il a civilisé les peuples, il a anthropisé les espaces, il a domestiqué des animaux, il en a chassé d’autres, certains jusqu’à l’extinction. Aujourd’hui, il sacralise cette Nature qu’il a tellement massacrée. On entend même parler de rewilding, de retour au sauvage. On sent, derrière tout ça, une certaine nostalgie du passé comme si une certaine mode écologique consistait à vouloir retrouver la nature de ses ancêtres. Et là, dans le cas du chien qui est en train de s’ensauvager et de retourner naturellement vers son ancêtre Canis Lupus, l’Homme monte sur son piédestal et appelle à l’éradication de ce canidé sauvage comme il appelait à l’éradication du loup autrefois.

Vraiment, est-ce que l’Homme moderne est sérieux ?

Rendons-nous à l’évidence, gardons les pieds sur terre, le retour au passé est impossible et ce monde idéal où l’humain pourrait vivre en harmonie avec une nature sanctuaire, vierge et pure comme dans les fables pour enfant est à la fois utopique et peu souhaitable car nous disparaîtrions aussi vite qu’un animal dégénéré surnuméraire. La petite maison dans la prairie, c’est pour faire rêver les enfants de ce que serait le monde si l’humain était resté modeste mais la réalité est bien différente : nous sommes adaptés à des mégapoles aussi tristes qu’un désert de béton. Alors laissons pousser les quelques arbres qui réussissent à percer l’asphalte, laissons se développer les parcs et autres réserves naturelles et arrêtons de réduire sans cesse ces espaces de liberté. Respectons les chiens férals qui servent à nettoyer la ville et à contrôler les populations de rats ou autres animaux trop prolifiques. Ce sont les prédateurs les mieux adaptés au monde qu’on a créé, laissons les libres et ne cherchons pas à les réguler, ils le font très bien tout seuls. Continuons à protéger les loups mais ils faut bien admettre qu’ils ne font plus partie de notre monde anthropique qui s’agrandit chaque jour un peu plus. Leur place est dans les grands espaces sauvages et surtout dans les forêts non morcelées … il en reste si peu !